06.06.2020
Chroniques Ainés engagés Aînés en action

Aînés en action

Au cours des prochaines chroniques, j’aurai l’occasion de vous entretenir d’une réalité de la vie au troisième âge autre que celle que les médias nous colportent de façon régulière. Bien sûr qu’avec le temps qui fuit s’invitent d’inévitables deuils. Les amis, des parents quittent, le corps perd de sa vigueur, les réflexes s’amoindrissent, la solitude rôde. Pour en ajouter, notre société axée sur la performance tend à éliminer ceux qu’elle estime ne plus suivre la parade.

L’espoir

Sauf que l’espoir subsiste pour qui veut garder sa dignité, malgré une vitalité amoindrie. On peut vieillir dans la solidarité avec ses semblables, tout en s’émancipant et en demeurant actif malgré ses vulnérabilités. Les vicissitudes de la vie ne représentent pas un frein à la réalisation de soi et à la quête d’un bonheur toujours accessible.

Vous constaterez que notre communauté regorge de ces personnages dynamiques qui refusent de battre en retraite, contribuant ainsi au mieux-être de la communauté.

Permettez-moi, en attendant, de vous souhaiter un heureux temps des Fêtes et de vous offrir le conte qui suit, extrait de mon premier roman « Échec et Bac ». Il illustre bien le pouvoir que possède l’humain d’influencer positivement le devenir de son entourage.

L’ENCHANTEMENT D’UNE NUIT PARTICULIÈRE

Le jeudi 24 décembre 1954, 8 heures du matin

     Papa arrive de son travail aujourd’hui. Quelle chance ! J’ai éprouvé des difficultés à trouver le sommeil depuis quelques jours et en particulier la nuit dernière. Et je rêve. Je rêve aux moments magiques, au réveillon, aux rencontres familiales où je pourrai jouer avec mes cousins… J’anticipe avec grand bonheur la vue des mines réjouies et des regards émerveillés de chacun des membres de notre petit clan s’affairant à déballer ses cadeaux.

     Mon imagination se promène d’un instant euphorique à l’autre, laissant place à d’envoûtantes scènes nées de désirs quasi surréalistes. Je me surprends même à penser que, contre toute attente, mon livre de Tintin pourrait se retrouver sous l’arbre. Qui sait !

     Peut-être que ce sera le merveilleux petit train électrique aperçu chez Peoples au mois d’août. Ou encore ce costume de cow-boy qui m’irait comme un gant ou, mieux, ce cheval de bois du catalogue. Se pourrait-il que j’obtienne cette bicyclette qui berce mes rêves les plus fous ? Mais non… Ce n’est pas possible. Papa manque d’argent et il faut partager.

     Le déjeuner terminé, maman nous invite à aller jouer dehors. Elle veut procéder en toute quiétude aux derniers préparatifs de la grande fête. Puis, s’adressant à Jeanine, elle lui commande ceci :

  • Ma fille, tu es responsable et sérieuse. Je te confie la tâche de garder ta sœur et tes deux frères les plus âgés. Vous pouvez sortir et aller glisser dans la côte derrière la maison de votre grand-père.

     Ayant tout prévu avant son départ, papa nous a construit un long traîneau à deux lisses. C’est ainsi que, l’avant-midi durant, nous glissons et glissons, remontant inlassablement à pied la côte avant de nous laisser aller à d’exaltantes descentes. Notre engin pique du nez parfois, mais ces légers incidents de parcours ajoutent au plaisir.

     Nous prenons une pause pour le dîner. Dieu que ça sent le bon pâté à la viande et le cipaille dont seule ma mère a le secret. Et, connaissant celle-ci, elle doit avoir quelques cachettes de nourriture éparpillées çà et là dans la maison. Elle les placera sur la table au moment venu, soit au réveillon. Après nous être bien sustentés, nous retournons glisser jusqu’à ce que la noirceur nous surprenne, et ce, sans nous soucier de rien.

     Arrivés au domicile, nous prenons une collation après nous être déshabillés en vitesse. Le grand air aiguise l’appétit. Maman nous lance alors ceci :

  • Plus que vingt minutes, les enfants. Votre père descendra de l’autobus vers 5 heures.

     Les derniers instants semblent interminables. Tous, nous sommes rivés à la fenêtre donnant sur la rue principale. Madeleine, ma jeune sœur, s’écrit tout à coup :

  • Là-bas, au loin ! Je l’aperçois.

     L’énorme véhicule moteur arrête tout juste devant la résidence. Nous remarquons une forme, diffuse d’abord, puis de plus en plus assurée, s’avancer vers la porte. Il n’y a plus d’erreur possible, c’est bien notre père.

  • Papa ! Papa ! Youpi ! de s’écrier les cinq enfants en même temps.

     La gaieté prend toute la place dans la maison. Maman mène la parade en nous faisant entrer dans une danse aussi animée qu’improvisée. La porte s’ouvre et nous nous précipitons tous vers celui qu’on attend depuis trop longtemps déjà.

  • Je me suis tellement ennuyé, fait le petit dernier, Maxence, en entonnant son éternel Popom, Popom…
  • Et moi donc, de reprendre Madeleine.
  • Chéri, je suis tellement heureuse de te revoir, déclare maman en déposant un baiser sur la joue de mon père. Mais qu’as-tu donc ? Tu pleures ? Ça ne peut être que des larmes de joie, n’est-ce pas ?

     Le paternel se déleste de son manteau et de ses bottes sans mot dire et vient s’asseoir à la table, les yeux pensifs et le regard dirigé vers nulle part. Il semble à bout. Ce doit être la fatigue de ses longues journées de travail qui lui donne cette allure.

  • Mais Félix, que se passe-t-il ? de relancer ma mère devenue soudainement troublée.

     Un silence de salon mortuaire s’installe soudainement dans la maison. Tous, nous nous regardons en nous interrogeant sur ce qui peut bien se passer. C’est pourtant Noël; l’allégresse devrait être au rendez-vous et, en plus, nous célébrons le retour de notre père parti depuis plusieurs semaines. Or, le seul spectacle dont nous sommes témoins est celui d’un homme croulant sous le chagrin.

     Après quelques minutes de ce long calvaire, papa prend une grande respiration et nous fixe tendrement en tournant la tête lentement vers chacun de nous. Nous sommes suspendus à ses lèvres tellement nous avons hâte de savoir ce qui peut bien se passer.

     Jamais je n’oublierai ses yeux affligés de chagrin, les larmes coulant sur son visage accablé, comme les filets d’eau d’un ruisselet au printemps. Il y a là quelque chose de grandiose et de mystique, doux reflet de la bonté qui transcende l’âme.

  • Mes enfants, commence à dire mon père avec des trémolos dans la voix, je crois bien que la fête de Noël sera difficile pour nous tous cette année…

     Nous arrêtons un instant de respirer. C’est l’effroi. Tous, nous nous regardons avec étonnement avant de laisser le chef de la famille continuer son impitoyable propos.

  • … C’est une terrible nouvelle. Le campement qui nous servait de logis dans la forêt où je travaillais a été complètement rasé par les flammes. Plus rien ne me reste de ce qui m’appartenait : Mon bagage, mes vêtements, l’argent amassé… Nous avons réussi à nous mettre à l’abri du feu avant qu’un drame encore plus grand ne se produise. Je n’ai pu récupérer que mes bottes et mon manteau.

     Cette nouvelle a l’effet d’une bombe. Abattus par ce terrible coup du sort, nous ne savons trop que dire. Madeleine, la première, saute au cou de papa en sanglotant. Elle sera rapidement suivie de nous tous.

  • L’important c’est que tu sois avec nous, Félix, rassure ma mère. Le reste compte peu à mes yeux.

     Les pleurs vont en s’amplifiant dans un élan de compassion envers notre père, mais aussi à l’idée que nous devrons nous résigner à passer Noël sans aucun cadeau. Et dire que, ce matin, j’avais ébauché de merveilleux scénarios.

     Le souper se déroule en silence, un silence annonciateur de misère. S’en étant aperçue, maman se lève d’un trait et y va de ce commandement :

  • Bon. Il est déjà 8 heures, les enfants. Allez vous mettre au lit car il faudra être frais et dispos pour assister à la messe de minuit. Nous vous réveillerons  vers 11 heures. Allez !

     Après une courte toilette, chacun se couche. Mes parents s’assoient alors ensemble et passent à la discussion.

  • Tu sais Angéline, il me reste quand même 5,00 $ dans le fond de mes poches. Une idée m’est passée par la tête pendant le souper. Je vais me rendre au magasin général chez monsieur Fortier. Il devrait bien faire un spécial pour moi et m’ouvrir ses portes. J’achèterai quelques effets de façon à pouvoir confectionner un bas de Noël pour chacun des enfants. Je trouve inconcevable qu’il n’y ait rien pour eux sous l’arbre…
  • Je reconnais bien là ton grand cœur, Félix.

     Même enfoui sous les couvertures depuis plus d’une heure, je ne réussis pas à m’endormir, ce qui n’est pas nouveau pour moi. Une succession d’images douloureuses défilent en rafale dans ma tête. En plus d’être continuellement humilié à l’école, voilà que le malheur s’acharne maintenant sur la famille au complet. Et la veille de Noël en plus. Comment pourrais-je faire pour aider mes parents ?

11 heures du soir

  • Debout, les enfants ! de clamer ma mère du bas de l’escalier. Nous partons pour la messe dans quinze minutes.

     Après avoir enfilé nos vêtements en un temps record, nous prenons la direction de l’église du village. La magie de Noël s’est installée, même dans l’affliction qui s’abat sur nous. De gros flocons de neige descendent lentement vers le sol en tourbillonnant. Ils semblent peu pressés d’atterrir, voulant goûter chaque instant de leur céleste arrivée.

     On peut entendre les cloches tinter au loin. Elles nous invitent à entrer dans la joie et la paix de Noël. Je réussis à m’émerveiller intérieurement malgré ma peine.

     Quoique la nuit soit bien avancée, l’assemblée des paroissiens semble bien éveillée lors de cette messe particulière. Pour plusieurs, c’est l’occasion de revêtir les tout derniers vêtements à la mode. Pas pour les membres de notre famille, cependant. Ce qu’elles peuvent être belles toutes ces dames emmitouflées dans leur superbe manteau de fourrure ! Et que dire de ces hommes avec leur gros paletot à poil. On croirait voir de gentils oursons qui prennent une pause en plein milieu de leur hibernation.

     Juste avant la communion, monsieur Savard commence à « passer la tasse », comme on dit. C’est le moment de donner une obole à l’église et Monsieur le curé a bien pris soin de signaler que la présente circonstance se prêtait à une quête silencieuse. Papa m’a déjà expliqué que cette quête spéciale représentait une occasion choisie pour offrir uniquement de l’argent en papier. Monsieur le maire donne le ton en mettant un beau billet de vingt dollars.

     Une impressionnante pile de deux, cinq et dix dollars s’accumule rapidement, lorsque le responsable s’arrête à notre banc. Rouge de honte et craignant les regards, mon père sort alors le dernier vingt-cinq sous qui se trouve au fond de ses poches et le glisse discrètement dans le plat.

     La messe terminée, nous sortons de l’église au son du Minuit, chrétiens interprété de brillante façon par monsieur Latulippe, de sa voix grave de ténor. Il paraît qu’il s’exécute ainsi pour la cinquantième année consécutive.

     Le retour au domicile s’effectue sans grande hâte. À tout le moins pourrons-nous nous régaler autour de la table. Maman y a investi tellement d’efforts. Tout juste avant de passer à la cuisine, papa nous demande de le suivre au salon, tout près de l’arbre de Noël et annonce d’une voix tremblotante :

  • Les enfants, voici tout ce qu’on peut vous offrir cette année.

     Puis se retournant vers sa droite, il se penche, prend cinq bas de laine identifiés à notre nom et nous les donne sans autre forme de cérémonie.

     Étonnés, nous nous regardons un court instant avant d’aller fouiller pour en connaître le contenu. On y trouve une pomme, une orange, quelques caramels, une barre de chocolat et… une canne en sucre.

  • Ce n’est pas grand-chose mais…

     Le paternel est incapable de terminer sa phrase. Il recommence à sangloter. D’un seul geste, nous nous précipitons sur lui pour l’embrasser et le serrer très fort sous l’œil attendri de notre mère. Scène des plus touchantes, s’il en existe.

     Je m’assois quelques minutes et mon esprit s’évade alors dans mes pensées. Certes, tous mes camarades de classe ont sûrement reçu des étrennes de plus grande valeur monétaire que les miennes. Mais quand je regarde tout au fond de mon bas de laine, j’y découvre un cadeau d’une richesse à nulle autre pareille et qu’il n’est pas donné à tous de posséder : l’amour, le vrai, le véritable. Et je me considère chanceux comme pas un. J’en connais certains qui échangeraient volontiers toutes leurs étrennes contre cette fortune unique et sans prix.

Extrait du roman Échec et Bac de l’auteur Réjean Pigeon

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