01.12.2020
Chroniques Le jour où le Père-Nouvel a coulé

Le jour où le Père-Nouvel a coulé

Le traversier Père-Nouvel reliait au début des années 1960 Rimouski à la Côte-Nord. Voici l'histoire, parfois houleuse, d'un grand navire.

Lors de son lancement en 1952, ce bateau blanc baptisé N/M Vacationland, était le plus grand et le plus puissant traversier brise-glace au monde. Il avait été construit pour relier les localités de St-Ignace et de Mackinaw City sur le lac Michigan aux États-Unis. À la même époque, dans l’Est du Québec, la population réclame depuis nombre d’années un lien maritime entre Rimouski et la Côte-Nord, un service jugé essentiel pour les échanges commerciaux et le tourisme. Au début de la décennie 1960, on assiste à la fondation de la Compagnie de navigation Nord-Sud dirigée notamment par Roméo Crevier, Aristide Girardin, Maurice Tessier et Eustache Soucy de Rimouski, David Giasson de Baie-Comeau, Jean-Louis Pineau de Mont-Joli et Gérard Desrosiers de Trois-Pistoles. Le 30 mai 1961, la Compagnie de navigation Nord-Sud fait l’acquisition pour la somme de 1,2 M$ du Vacationland qui n’était plus utilisé en raison de la construction d’un pont sur le détroit de Mackinac.

Le traversier dans les glaces du lac Michigan. Photo Michigan State Highway Department. Collection Richard Saindon

Le 5 novembre 1961 plusieurs milliers de personnes accourent au quai de Rimouski-Est pour voir le navire renommé Père-Nouvel. C’est l’épouse de Monsieur Girardin, Gabrielle Vachon, qui suggère le nom Père-Nouvel étant donné que le navire fera la navette à partir de Pointe-au-Père, nommée ainsi en hommage au père jésuite Henri Nouvel. D’une longueur de 110 mètres, le Père-Nouvel avait une capacité de 150 automobiles et de 650 passagers. À titre de comparaison, le traversier F.A. Gauthier construit pour assurer le service entre Matane et la Côte-Nord a une longueur de 133 mètres et une capacité de 800 passagers.

Le Père-Nouvel attire une foule immense au quai de Rimouski-Est le 5 novembre 1961. Photo Studio Donald Rimouski. Collection Richard Saindon

Le traversier amorce la navette entre les deux rives le 30 décembre 1961. Le capitaine est Robert Lindsay de Trois-Pistoles. Le 4 janvier, le capitaine Lindsay refuse de traverser jugeant les conditions trop dangereuses sur le fleuve et les manœuvres d’accostage périlleuses puisque les installations sont encore temporaires. Il est congédié sur le champ et remplacé par le capitaine Jules Jourdain.

Dix jours plus tard, le 14 janvier 1962, par un froid polaire, on procède à l’inauguration du Père-Nouvel au quai de Pointe-au-Père. Plus de mille personnes se rendent sur le quai. Mais le froid mordant force les organisateurs à procéder à la cérémonie à l’abri du vent, sur le pont des voitures. L’archevêque de Rimouski Mgr Charles-Eugène Parent procède alors à la bénédiction du traversier en présence du ministre fédéral des Transports, Léon Balcer.

L’inauguration du Père-Nouvel le 14 janvier 1962. Photo Studio Donald Rimouski. Collection Richard Saindon.

Le 8 novembre 1962, le gouvernement fédéral annonce avec près d’un an de retard qu’il accorde une subvention de 1,5 M$ à la Compagnie de navigation Nord-Sud pour financer l’achat du traversier Père-Nouvel. Le traversier navigue cinq ans entre Pointe-au-Père et Baie-Comeau. Toutefois, les compagnies de camionnage qui s’étaient opposées à ce que la compagnie de navigation NORD-SUD obtienne son permis, poursuivent leur action de lobbying et parviennent finalement à faire interdire que le Père-Nouvel puisse transporter des véhicules lourds. Cette perte de marché vient affecter la rentabilité de la traverse. En 1967, le Père-Nouvel est vendu à une compagnie de la Colombie-Britannique.  

Maurice Tessier, devenu entre-temps député de Rimouski à Québec, tire à boulets rouge sur son ancien associé Roméo Crevier. Il déclare à l’Assemblée nationale que la vente du Père-Nouvel constitue « le plus grand scandale dans l’histoire du Bas-Saint-Laurent. » Il reproche ouvertement à Crevier de mettre l’argent des contribuables dans ses poches puisque le fédéral a versé 1,5 M$ pour l’achat du bateau et que Québec a payé pendant 5 ans les déficits d’exploitation. Mais rien n’y fait, le navire quitte pour l’Ouest canadien où il est renommé Sunshine Coast Queen.

Deux photos rares; l’ancien traversier Père-Nouvel au moment où il sombre dans l’océan Pacifique. Collection Richard Saindon.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là. Peu de temps après son arrivée en Colombie-Britannique, le traversier heurte un iceberg. Les réparations coûtent près de 600 000 $. En raison de sa grande consommation de mazout et donc de ses coûts d’exploitation élevés le Sunshine Coast Queen est mis au rencart en 1977. En 1981, le gouvernement de la Colombie-Britannique le vend pour 1,3 M$ à Canartic Ventures qui le transforme pour en faire un navire de support aux opérations de recherche pétrolière dans l’Arctique. Il est renommé Gulf Kanayak. En 1984, le prix du pétrole baisse et Canartic Ventures tente de revendre le bateau. Abandonné le long d’une jetée, il est la proie des vandales pendant trois ans. Finalement, il est vendu 300 000 $ à une firme chinoise spécialisée dans le démantèlement des navires. Le 26 novembre 1987, l’ancien Père-Nouvel amorce son dernier voyage, tiré par un remorqueur. Un petit cargo est remorqué en même temps. Au début de décembre, au large de l’Oregon, le convoi est pris dans une violente tempête. Les vents atteignent près de 130 km/h et les vagues font plus de 12 mètres. Le cargo vient heurter le Père-Nouvel au niveau de l’une des grandes portes du pont des automobiles. L’eau commence à s’engouffrer. L’équipage du remorqueur n’a d’autre choix que de couper les amarres.

Il repose depuis à 160 kilomètres au large de la côte de l’État de Washington à plus de 2 300 mètres de profondeur !

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.

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