15.08.2020
Chroniques Il y a 62 ans, Rimouski censurait la presse

Il y a 62 ans, Rimouski censurait la presse

Le 24 février 1958, la Ville de Rimouski adoptait le règlement 537 interdisant la vente de nombreux journaux et périodiques dans tous les commerces.

Ce règlement prévoit une amende de 40 $ pour quiconque vend des journaux ou périodiques dont le contenu est obscène ou propose des histoires, illustrées ou non, de crimes. Le spectre est large. Toutes les publications allant du magazine Playboy au journal Allo Police, sont frappés d’interdit dans les limites de la ville.

Cette histoire commence par une déclaration à Montréal du cardinal Paul-Émile Léger qui lance un appel dramatique visant, disait-il, « à contrer la marée montante de la presse jaune et de la littérature obscène portant l’odeur sulfureuse de l’enfer ». À Rimouski, Mgr Charles-Eugène Parent prend la tête d’un mouvement régional pour lutter contre la « mauvaise presse ». Le journal hebdomadaire rimouskois Le Progrès du Golfe, se fait l’organe officiel de cette campagne. Un texte de Mgr Parent occupe une bonne partie de la première page du journal le 7 février 1958. En voici un extrait : « Ces publications malsaines sont mises en vente un peu partout, même dans nos localités les plus reculées, dans les petits restaurants. Il est évident que s’il est urgent de construire une digue contre cette littérature pourrie et empoisonnée qui charrie à pleines pages le sang, la boue et la volupté, il est non moins nécessaire de mettre toutes les consciences bien en face de leurs graves responsabilités dans ce domaine ».

Le journal Allo Police et le célèbre magazine Playboy étaient dorénavant interdits à Rimouski par le règlement 537. Photo Richard Saindon

Une trainée de poudre

Jamais n’avait-on vu un consensus se faire aussi rapidement autour d’une cause ou d’un projet à Rimouski et nous pouvons ajouter que cela ne s’est pas reproduit depuis cette date. Le Conseil municipal réagit au quart de tour. Quelques heures seulement après l’appel de Mgr Parent, les élus adoptent en première lecture un projet de règlement de censure. Puis, trois jours plus tard, les représentants de 50 associations se réunissent au Centre Civique pour signer une résolution d’encouragement au Conseil municipal. Voici un extrait de cette résolution : « Il a été unanimement résolu de faire parvenir des félicitations et des encouragements au Conseil de Ville de Rimouski pour sa belle initiative dans une lutte efficace pour nettoyer notre ville de toutes ces littératures obscènes qui n’ont qu’un but : pourrir notre jeunesse. » Les noms des 50 signataires suivent avec la liste des organismes qu’ils représentent. On retrouve bien entendu les groupes proches de l’Église comme les Chevaliers de Colomb, les Dames de la Sainte-Famille ou la Ligue du Sacré-Cœur, mais aussi les organisations laïques et les corps intermédiaires. Notons parmi les signataires Arthur Rioux de la Caisse populaire de Rimouski, Lucien Deschênes de la Chambre de Commerce, Maurice Dechamplain de l’Association des propriétaires, J.- Gérard Amiot de l’Association des marchands, Jean-Maurice Proulx des Jeunesses musicales, Henri Labrie pour la Croix-Rouge ou Georges Santerre de la Société St-Jean-Baptiste. Même des organisations plus « progressistes » se joignent au mouvement. On peut voir les signatures de François-Xavier Legaré, syndicaliste chevronné, Benoit Ste-Marie du Club Richelieu ou encore du docteur Jacques Ringuet représentant le Bureau médical de l’hôpital.  

Une partie des signataires de la pétition en faveur de la censure à Rimouski en février 1958. Assis à la table, le chanoine Léopold Côté, curé de la cathédrale. Photo Progrès du Golfe

Le règlement

Le 24 février, le Conseil municipal adopte finalement en dernière lecture le fameux règlement. Le texte commence comme suit : « Considérant qu’une vague de publications littéraires ou imagées à caractère indécent ou obscène innonde actuellement nos kiosques à journaux, restaurants et autres établissements de commerce. » Ce long préambule se poursuit par plusieurs paragraphes puis on entre dans le vif du sujet : « Il est défendu de distribuer, de vendre, de livrer dans tout établissement de commerce opérant dans les limites de la Ville de Rimouski tout journal, revue, pamphlet, magazine, périodique ou publication illustrée ou non dont le texte se rapporte  à des sujets, choses, personnes ou événements indécents ou obscènes. Sont également assujetties au présent règlement, les publications offrant des histoires de crimes, illustrées ou non ».   

Évidemment, ce règlement change peu de choses dans les faits. On sait que plusieurs détaillants continuent la vente de ces publications « sous le comptoir » et que la clientèle se retrouve au sein de plusieurs des associations signataires du manifeste. La Ville de Rimouski fait bientôt face à des menaces de poursuites par les éditeurs de quelques journaux. Finalement, les élus rimouskois doivent abroger le règlement numéro 537 en 1963 car elle n’avait pas juridiction pour légiférer dans ce domaine puisque cet aspect de la loi était déjà régi par le Code criminel.

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