29.11.2020
Chroniques Démocratie et pandémie

Démocratie et pandémie

Histoire d'un mot "compliqué"

S’il est certes évident pour à peu près tout le monde que nous vivons dans une société démocratique, malgré les nombreux défauts qu’il est possible de constater dans le monde politique actuel, ce que signifie une société démocratique demeure quelque chose de très confus. Ironiquement, en temps de crise, cette confusion devient un peu plus apparente.

La démocratie à l’origine

Le terme démocratie a subi une lente transformation de sa signification depuis son origine, soit en Grèce antique. Étymologiquement, il s’agissait d’un système politique dans lequel le peuple possédait le pouvoir. Il faut se rappeler qu’à l’époque les citoyens athéniens devaient se rendre à l’assemblée deux à trois fois par mois afin de prendre les décisions à propos du bien commun. Il ne s’agissait pas de représentants, mais des citoyens directement.

Aussi, les principales fonctions publiques étaient tirées au sort parmi les citoyens, à l’exception des stratèges, élus par l’Assemblée, qui occupaient le rôle de généraux militaires. Ceux-ci devaient toutefois faire accepter toutes les décisions par l’Assemblée. 

Pourquoi le tirage au sort ? Si les citoyens sont reconnus comme étant égaux, il n’y a pas de raisons pour lesquelles cela devrait être un tel citoyen plutôt qu’un autre qui occupe une fonction. C’est le même principe que nous conservons de nos jours dans le choix des jurés dans le système juridique. 

D’autant que la démocratie athénienne cherchait à se distancer de l’ancien régime aristocratique. Les élections, par définition, visent à désigner une élite. C’est le moyen qu’utilisaient les aristocrates pour désigner leurs dirigeants. Il fallait choisir les meilleurs parmi les meilleurs. Cela implique une vision très hiérarchisée de la société. Il y a les pauvres, soit le peuple, les aristocrates et, après les élections, un petit groupe d’élites qui prend les décisions pour tout le monde.

Ceci dit, l’idée ici n’est pas de faire l’apologie de la démocratie athénienne. En effet, très peu de gens entraient dans la catégorie des citoyens, soit moins de 15% de la population. Les femmes, les métèques (les étrangers) et les esclaves étaient privés de tout droit politique. On rapporte aussi que certains arrivaient à contrôler l’Assemblée en profitant notamment du manque d’instruction de certains citoyens et en capitalisant sur certains sentiments de la foule assemblée.

L’idée ici est de retenir quelques éléments importants : la démocratie comme un pouvoir exercé directement par le peuple, le principe d’égalité derrière le tirage au sort comparativement à l’élitisme ou à l’inégalité derrière les élections ainsi que l’enjeu de la reconnaissance des droits politiques, autrement dit qui est considéré comme citoyen.

La vision actuelle de la démocratie1

Notre façon actuelle de concevoir la démocratie ne provient pas de la démocratie athénienne, mais d’une critique plutôt radicale de la démocratie athénienne de la part des “Pères fondateurs” de la démocratie moderne. Ceux-ci ayant plus souvent qu’autrement reçu une éducation classique, ils avaient côtoyé des auteurs importants, notamment Platon et Aristote. 

Selon Platon, un régime démocratique apparaît lorsque “les pauvres, ayant remporté la victoire sur les riches, massacrent les uns, bannissent les autres, et partagent également avec ceux qui restent le gouvernement et les charges politiques.” (La République, livre VIII) Il s’agit donc d’un régime souvent violent et dans lequel les pauvres s’approprient le pouvoir afin de voler aux riches leur fortune.

De son côté, Aristote admet l’idée qu’une assemblée puisse avoir la capacité de prendre de bonnes décisions. Toutefois, il faut selon lui éviter deux choses à tout prix : une démocratie qui s’attaque aux riches et une démocratie en proie à la démagogie.  D’où l’émergence du régime républicain, chez Aristote. Essentiellement, il s’agit du régime repris par les “Pères fondateurs” au 18e siècle. 

Comment cela se traduit-il ? Il s’agit en quelque sorte d’une aristocratie élective. Pour éviter que les pauvres ne volent les riches et que le peuple ne soit contrôlé par les démagogues, le peuple est chargé d’élire des représentants parmi l’élite, plus éduqués et donc plus vertueux, afin de former un gouvernement. Le système électoral devient en quelque sorte un filtre ou un médiateur entre l’appétit insatiable de la foule et une gouvernance “éclairée” qui doit trouver l’équilibre entre plaire aux électeurs et protéger le bien commun.

Quoi retenir de l’émergence de la “nouvelle” démocratie” ? L’idée que l’unique pouvoir du peuple réside dans le choix de celui qui le dirigera. Ce qui suppose l’idée d’un peuple plus souvent qu’autrement irrationnel, incapable de juger du bien commun par manque d’éducation et facilement manipulable. On notera aussi l’idée d’un système électoral comme barrière entre la masse des pauvres et une élite éclairée, plus apte à gouverner.

Le défi de Dostoïevski

Il n’est pas possible dans une chronique aussi courte de présenter avec toutes les nuances le glissement de sens d’un terme aussi important. L’objectif étant plus de percevoir la confusion de sens que ce terme entraîne. Autrement dit, la démocratie n’est pas un fait ou une réalité, mais bien un terme connoté avec lequel on peut aussi bien vouloir dire l’un et son contraire. Il s’agit d’un terme problématique, au sens fort. Ce qui veut dire qu’il soulève plus de questions qu’il n’apporte de réponses.

On prend souvent pour acquis que la démocratie est le meilleur régime politique ou, du moins, le moins pire. Si cette croyance est largement partagée, c’est que certaines croyances le sont sans doute tout autant. Par exemple, il y a cette idée que l’être humain et le peuple ont soif de liberté. Or, dans “Les frères Karamazov”, Dostoïevski demande à peu près la chose suivante : si on interrogeait les individus, nous diraient-ils vraiment qu’ils souhaitent la responsabilité de cette liberté ? Il existe plusieurs indices qui nous montrent que l’être humain n’a pas tant le goût de cette responsabilité, qu’il aime bien suivre certains “guides” : guides religieux, guides politiques, etc. “Dites-moi ce que je suis sensé faire !” n’est-il pas un appel dont nous avons une expérience intime ? Voilà le défi de Dostoïevski : on se réclame de la démocratie, mais en même temps beaucoup ne veulent pas de ce fardeau. 

La “démocratie” en temps de pandémie

D’ailleurs, n’est-ce pas ce que nous observons depuis le début de la crise du Covid-19 ? Beaucoup félicitent le leadership exercé par M. Legault, la mise en place de limitations importantes des libertés individuelles, même se félicitent de leur docilité aux règles imposées par les autorités. Bien des gens se sentent rassurés par ces autorités qui agissent en “bon père de famille”. Formule problématique à bien des égards, ne serait-ce que par le caractère sexiste d’une telle affirmation : l’autorité a un visage masculin. Mais aussi parce que la figure parentale n’est pas une figure démocratique, mais autoritaire, parfois même tyrannique. Bref, souhaitons-nous réellement de cette liberté, de cette démocratie originelle et de la responsabilité qui l’accompagne ? 

Une autre chose que l’on peut observer dans cette crise sanitaire, c’est que tous ne sont pas égaux dans cette épreuve. Or, théoriquement, la démocratie repose sur l’existence d’une certaine égalité entre les citoyens, n’est-ce pas ? Les personnes vulnérables au sens le plus large sont les plus frappés par la Covid-19. Pourquoi ? La santé est corrélée au statut socioéconomique de la personne, ce qui veut dire que les personnes plus pauvres ont statistiquement plus de problèmes de santé qui les rendent plus fragiles face au virus. Les inégalités ne sont pas montrées au quotidien en temps normal, mais une crise comme celle que l’on vit actuellement nous en montre des exemples régulièrement ces temps-ci. Pensons aussi aux banques alimentaires qui sont énormément sollicitées actuellement.

En plus, la “fermeture” de l’économie affectent durement les plus précaires puisqu’ils travaillent souvent pour des salaires qui les maintiennent en situation de pauvreté. D’ailleurs, il est à noter que beaucoup de ces personnes en situation précaire travaillent toujours en ce moment et, bien qu’ils soient considérés essentiels, ils ne gagnent généralement pas des salaires décents : entretien ménager, commis ou caissières d’épicerie, préposés, etc. Une partie importante de ce qui reste de l’économie actuellement repose sur les épaules de personnes qui normalement ne reçoivent pas la reconnaissance de ce qu’ils font. 

Sur un tout autre plan, une société démocratique doit maintenir un bon niveau de liberté et de droits individuels. Cette semaine, en conférence de presse, M. Legault était fier de constater que le peuple Québécois était l’un des plus respectueux des consignes de confinement. Ce qui est passé un peu sous silence par la suite, c’est que cette information venait de Google qui, par géolocalisation, était en mesure de déterminer si les gens restaient à la maison. 

Sans tomber dans la paranoïa vis-à-vis l’existence d’un “Big Brother” à la 1984 de George Orwell, il y a quand même une réalité troublante ici. Avoir un portrait du respect des consignes est une information qui peut être pertinente pour les autorités en temps de pandémie. Mais, quelle est la limite ? Google et le Gouvernement qui s’associent pour obtenir de l’information privilégiée sur les citoyens est quelque chose de problématique et cela soulève un paquet de questions éthiques importantes. 

Pour conclure…

Le sens du terme démocratie est différent aujourd’hui du sens qu’il avait à l’origine. On pourrait même déceler un certains nombres de contradictions entre ces deux conceptions de la démocratie. Idéalement, un système politique doit mener à des décisions justes et, quand il porte le nom démocratie, il doit être à l’origine d’une volonté populaire. Que veulent les citoyens : diriger ou être dirigés ? S’ils souhaitent diriger, en sont-ils capables ? Comment les préparer adéquatement ? S’ils ne souhaitent qu’être dirigés, pourquoi ne pas tout simplement changer de système ou, à la limite, utiliser un terme qui porterait moins à confusion ? 

Lecture suggérée

  1. Dupuis-Déri, Francis. “Démocratie : histoire politique d’un mot“, Lux, Montréal, 2013, 456 pages.
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux



   

Inscrivez-vous à notre infolettre

Télécharger l'application web du journal le soir

Télécharger
×