29.11.2020
Chroniques Ôtez-vous de mon soleil ! Serons-nous "gaslightés" ?

Serons-nous “gaslightés” ?

Un changement de stratégie qui soulève des questions

Dernièrement, un ami m’a fait connaitre une expression que je ne connaissais pas. Lors d’une discussion à propos d’un article de Michel David du Devoir qui concernait le manque de vision à long terme qui a mené à la crise de la Covid-19 1, il m’a partagé un autre article, cette fois de Julio Vincent Gambuto publié sur Forge2. Cet article nous avertit que nous allons bientôt être “gaslightés” (“gaslighted”, en anglais). Au Québec, nous parlons de “détournement cognitif”, ce qui ne vous dit probablement pas grand-chose, mais la plupart reconnaitront l’impression vécue.

 “Le détournement cognitif, si vous ne connaissez pas l’expression, se définit comme subir une manipulation qui nous fait douter de notre propre santé mentale ; par exemple, Carl fait croire à Marie qu’elle est folle, même si elle vient clairement de le prendre sur le fait en train de la tromper.” Traduction libre3 

Quel est le lien entre ces deux articles ? Comme les gouvernements ont une durée de vie potentielle plutôt courte, il leur faut souvent planifier sur une période maximale de quatre ans afin d’assurer leur réélection. Il leur faut d’abord réaliser rapidement les promesses “douloureuses” pour profiter de la courte mémoire des électeurs. Ensuite, il leur faut s’occuper des promesses secondaires et de la gestion quotidienne. Puis, après la troisième année ou un peu avant, arrivent les promesses bonbon pour se donner une image positive auprès de l’électorat avant la campagne électorale. 

Ce qui fait entre autres que les investissements pour prévenir des problèmes tels qu’on les vit actuellement ne font souvent pas partie des priorités des gouvernements. Par exemple, l’ancien ministre Barrette, qui a fait les manchettes dernièrement avec plusieurs interventions sur Twitter, notamment une où il se disait prêt à aller prêter main forte dans les CHSLD, avait coupé environ le tiers du budget en santé publique en 2015.4 Cette coupe a résulté dans une perte de moyens et d’expertise pour faire face à la crise actuelle. Pourquoi ? Parce que d’autres enjeux jugés plus urgents ont été financés par le gouvernement. 

Cette même vision à court terme risque de donner bientôt une nouvelle tournure à la gestion de la crise par le gouvernement québécois. Ce qui nous mène au deuxième article et au terme “gaslighting”. La pression des milieux économiques, des travailleurs mis au chômage et, possiblement, des personnes en bonne santé qui sont tannées du confinement, commence à peser lourd sur les épaules du premier ministre du Québec et une partie de sa députation. On le voit déjà depuis quelque temps dans les médias et dans les conférences de presse quotidiennes des autorités, plus particulièrement depuis l’annonce d’un plan de déconfinement. 

Il y a une transition présentement dans le modèle de gestion de crise et dans le discours. D’une certaine façon, ce qui se passe dans les CHSLD a changé le ton des journalistes et affecte aussi l’image du gouvernement québécois qui avait un énorme capital de sympathie depuis le début de la crise. Depuis une dizaine de jours, les doutes s’installent et les reproches commencent à apparaitre. Politiquement, dans ce genre de situation, il faut détourner l’attention avec quelque chose de “plus gros”. La dernière chose souhaitée par François Legault et son entourage, c’est que la crise dans les CHSLD soit ce que les gens retiendront de la pandémie actuelle au moment de retourner aux urnes. 

C’est sans doute ce qui explique l’arrivée dans le discours du gouvernement du concept d’immunité naturelle. Rappelons-nous qu’une semaine auparavant, quand le premier ministre et le directeur de la santé publique étaient questionnés à ce sujet, ils disaient que ce n’était pas la voie choisie au Québec, que la protection des personnes vulnérables était une valeur importante pour les Québécois et qu’ils ne se voyaient pas choisir l’économie au profit de la santé. Pourquoi ces arguments ne semblent plus si importants une semaine plus tard ? D’ailleurs, l’OMS et la Dre Tam ont émis de sérieux doutes la semaine dernière sur l’immunité collective.5 

On cherche plutôt à placer les gens dans un état d’esprit différent. On parle plus souvent de réouverture progressive de l’économie, des écoles et des garderies, principalement dans les régions moins touchées par la Covid-19. On parle aussi de plus en plus des difficultés vécues par les gens en confinement. On insiste sur la longueur de temps avant l’arrivée d’un vaccin de masse. On nous amène tranquillement à croire qu’il est plutôt illusoire d’arriver à protéger les personnes vulnérables, l’exemple de la situation actuelle dans les CHSLD en fait foi. Il faut donc se mettre en tête que le virus va circuler et va faire partie de nos vies dans les prochains mois. 

Il est difficile de ne pas voir dans ce changement de paradigme par le gouvernement du Québec, comme une tentative politique de changer le focus : moins parler des CHSLD et parler plus de la reprise des activités. Que la reprise se passe bien ou non, on pourra parler d’autres choses que des dizaines de morts chaque jour dans les CHSLD. Autre indice de ce changement de focus, le François Legault tente d’opérer un changement dans l’appellation des CHSLD en employant plutôt “Maison des ainés”. 

Si on fait un peu de futurologie, la réouverture des écoles, des garderies, de certains commerces et certaines entreprises vont redonner un semblant de normalité à beaucoup d’entre nous. On peut même s’imaginer que ça pourrait aller plutôt rapidement. D’ici trois semaines, nous pouvons imaginer qu’un certain nombre de choses reprendront leur cours “normal”. Les sorties et les contacts se feront plus fréquents et, tranquillement, l’impression sera que la vie reprend son cours. 

Le gouvernement, mais les entreprises aussi voudront, avec raison, ne pas manquer ce retour à la normalité. Les coffres de l’État ont été mis à rude épreuve pour soutenir les mesures de santé publique qui étaient nécessaires à la gestion de la pandémie. Les entreprises, malgré les mesures gouvernementales annoncées, auront du rattrapage à faire pour retrouver un seuil de rentabilité. On risque donc de voir des appels à soutenir l’économie, à dépenser, à consommer, afin de rétablir les finances publiques et sauver certaines entreprises de la faillite. 

Ce qui fait qu’à moyen terme, on risque de revenir à ce qu’était notre situation avant le 13 mars 2020. Et possiblement dans une posture un peu plus “dépensière”, puisque qu’après une longue période d’inactivité, nous aurons sans doute le gout de nous gâter un petit peu. Puis, le gouvernement et les entreprises nous diront sans doute en choeur de maintenir cette cadence pour que nous sortions de cette crise encore plus forts. On finira peut-être par ne plus vraiment penser à la distanciation sociale et aux mesures sanitaires tellement elles font partie de notre quotidien maintenant. 

Tout cela, c’est ce qui nous donnera éventuellement l’impression que rien n’est arrivé et on se demandera si ce n’était qu’un cauchemar, qu’au fond tout cela n’a jamais vraiment eu lieu. À voir les gens sortir, travailler, dépenser, se divertir, à voir les publicités qui nous invitent à nous faire plaisir, à régler tous les petits problèmes de notre quotidien par l’achat de certains objets et à voir le gouvernement nous encourager dans cette voie, on aura peut-être l’impression d’être fou de croire qu’il y a peut-être quelque chose pour lequel on devrait s’inquiéter. On aura été “gaslighté”. 

Références 

  1. Michel David, Cette insoutenable liberté, Le Devoir, https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/576856/cette-insoutenable-legerete, consulté le 21-04-20. 
  2. Julio Vincent Gambuto, Prepare for the ultimate Gaslighting, Forge, https://forge.medium.com/prepare-for-the-ultimate-gaslighting-6a8ce3f0a0e0, consulté le 21-04-20. 
  3. Ibid. 
  4. Agence Science Presse, La COVID-19, le Québec, et le financement congru de la santé publique, La pieuvre, https://www.pieuvre.ca/2020/04/14/societe-sante-coronavirus-quebec-financement/, consulté le 20-04-20. 
  5. La Presse Canadienne et l’AFP, La notion d’immunité collective ne fait pas consensus au pays, La Presse, https://www.lapresse.ca/covid-19/202004/25/01-5270898-la-notion-dimmunite-collective-ne-fait-pas-consensus-au-pays.php, consulté le 26-04-20.
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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