Gouvernement du Québec
02.12.2020

Enseignantes, bravo !

Une fin d'année pas reposante

*J’utiliserai “enseignante” dans ce texte afin d’alléger celui-ci, mais aussi parce qu’il s’agit d’une profession majoritairement exercée par des femmes, ce qui a, malheureusement je crois, une incidence sur la perception que certains ont de cette profession.

** J’ai choisi de traiter plus particulièrement de la situation des enseignantes au primaire, car leur situation a un peu plus fait l’objet de couverture dans l’actualité des derniers mois. Cependant, il faut comprendre qu’à quelques différences près, la situation dans l’enseignement au secondaire et au collégial est similaire sur plusieurs points. Au Collégial notamment, un peu dans le silence, la session s’est terminé en ligne dans des conditions plus ou moins évidentes pour tout le monde.

Si tous les regards sont actuellement dirigés vers les questions de santé, avec raison, beaucoup d’articles, de chroniques et de textes d’opinion ont tout de même traité de l’éducation dans les derniers mois. Surtout depuis la reprise des activités dans les écoles primaires.

Ce qui est consternant c’est qu’un peu tout le monde se porte à la défense des travailleurs de la santé, démontre de la sympathie, voire de l’admiration envers ceux que l’on nomme désormais les “anges gardiens”. Ce qui est d’ailleurs grandement justifié. Par contre, les textes écrits concernant le système de l’éducation sont souvent critiques, parfois même envers les enseignantes, et le ton est parfois à la limite du mépris. Ce qui est troublant, selon moi.

Petite précision : je dis envers “les enseignantes” en faisant volontairement une généralisation que l’on pourrait qualifiée d’abusive. Pourquoi ? Parce que de nombreux cas ont été soulignés dans les médias au cours des dernières semaines où, par exemple, on parlait d’une enseignante qui n’assurait pas un suivi adéquat à certains élèves à la maison. Or, la plupart du temps, on présente le tout sans certaines nuances importantes, ce qui implicitement sous-entend que c’est peut-être plus généralisé qu’on le croit.

Replaçons un peu les choses en perspective. Lorsque l’école a repris, les directives du Ministère sont arrivées au compte-goutte, tellement qu’à quelques jours de l’arrivée des élèves, les enseignantes avaient plus de questions que de réponses. Doivent-elles faire seulement de la révision ou doivent-elles enseigner de nouveaux apprentissages ? Quel matériel sera permis et comment le manipuler de manière sécuritaire ? Quelles seront les procédures en classe, dans l’école, dans la cour de récréation, à l’arrivée et au départ des élèves ? Y aura-t-il du matériel de protection fourni ? Du désinfectant ? Quels élèves seront là et qui s’occupera de ceux qui restent à la maison ? Combien d’élèves entrent dans la classe en respectant les deux mètres de distanciation ? Comment diviser le groupe si plus de 15 élèves reviennent ? Et on pourrait continuer longuement.

Comme un peu partout dans les services gouvernementaux, depuis l’apparition de la Loi sur l’équilibre budgétaire en 1996, aussi appelée Loi du déficit zéro, et en raison des vagues de compression qui se sont succédé au cours des 25 dernières années, tantôt pour gagner des élections en promettant des baisses d’impôts, tantôt pour des raisons de ralentissement économique, les acteurs des différents réseaux (santé, éducation) doivent faire autant, sinon plus, avec moins.

Une crise comme on la vit actuellement tend à accentuer cette réalité puisque ce qui est demandé est d’en faire encore plus avec le peu de ressources disponibles. Donnons quelques exemples pour mieux comprendre la réalité que vivent les enseignantes.

Celles-ci ont un petit budget, au début de chaque année pour faire des achats pour leur classe : matériel d’arts plastiques, livres, crayons, affiches avec des notions, etc. Ce budget est souvent bien insuffisant et l’achat du reste du matériel de base qui n’est pas couvert par ce budget est assumé à même le compte en banque personnel des enseignantes. C’est la même chose pour la plupart du mobilier autre que le bureau de l’enseignante, quelques armoires, les bureaux et les chaises des élèves.

En plus, toutes les heures travaillées en dehors de la période de 7h45 le matin à 15h30 l’après-midi ne sont pas vraiment reconnues et constituent du bénévolat, volontaire ou non, pour les enseignantes. D’où l’expression largement admise que l’enseignement est une vocation, qui signifie en réalité que l’amour du métier et le sens des responsabilités font accepter l’inacceptable à ces femmes. Combien de travailleurs acceptent de travailler 40% plus que ce qu’ils sont payés ? (1)

Selon moi, l’expression “vocation” devrait être bannie du langage ordinaire, puisqu’on l’utilise souvent pour des métiers majoritairement occupés par des femmes pour faire accepter l’idée que ce n’est pas pour le salaire qu’elles le font, donc que ce n’est pas grave de ne pas les rémunérer adéquatement…

Autre exemple, c’est la question des moyens donnés aux enseignantes pour les appuyer dans leur enseignement avec les élèves handicapés et des élèves en difficulté d’adaptation ou d’apprentissage (EHDAA). Depuis le Renouveau pédagogique en 2000, les EHDAA sont majoritairement intégrés dans les classes, ce qui devait en principe s’accompagner de ressources spécialisées pour aider les enseignantes dans leur travail.

Or, les ressources n’ont pas suivi, du moins pas suffisamment et, en plus, ont fait l’objet de compressions dans les dernières années. Et, désormais, un peu plus de 20% des élèves de chaque classe se composent de EHDAA. Toutefois, si vous discutez de la chose avec des personnes du milieu, vous entendrez aussi que ce 20% est sous-estimé puisque les ressources manquent pour le diagnostic des élèves, ce qui augmente les délais de diagnostic et fait en sorte que les cas plus “légers” ne seront possiblement jamais diagnostiqués.(2)

Ce ne sont là que quelques exemples, auxquels on pourrait ajouter la gestion de certains parents (3), les relations “compétitives” entre collègues dans un contexte de surcharge de travail et de rareté des ressources, la précarité à long terme alors qu’on parle d’au moins une dizaine d’années avant d’avoir un peu de stabilité dans la région de Rimouski, sans nommer le contexte de pénurie de main-d’oeuvre qui affecte aussi le monde de l’enseignement de plusieurs façons (non-remplacement lorsque malade, refus de réduction de tâche, etc.), mais qui appellent, selon moi, à une prudence lorsque l’on parle négativement des enseignantes.

Ce qui a fait beaucoup les manchettes dans les derniers mois, c’est le suivi des élèves qui sont demeurés à la maison. Or, les enseignantes sont en classe toute la journée, continuent de faire les suivis avec les parents, les collègues, les directions, les intervenants, doivent préparer leurs journées d’enseignement, doivent aussi aller magasiner elles-mêmes leur matériel, voire certains articles de base qui manquent dans les écoles et qui ne sont souvent pas remboursés par les directions, ne serait-ce que des sacs de vidanges pour retourner les effets personnels des enfants restés à la maison, et devraient en plus assurer un enseignement personnalisé à distance ?

Un peu plus et on leur demanderait d’aller garder les enfants à la maison les fins de semaine ! Car, c’est un peu le sentiment que celles-ci doivent avoir lorsqu’elles voient comment on reconnaît leur travail dans la société, soit des gardiennes qui permettent aux parents de travailler durant le jour. D’autant dans le contexte de la pandémie actuelle où le retour à l’école des enfants d’âge primaire fut faiblement justifié par des motifs pédagogiques. On est passé par quelques détours pour ne pas le dire, cependant tout le monde savait que le motif principal était la question de savoir qui allait s’occuper des enfants avec le retour au travail des parents dans le processus de déconfinement.

De manière générale, il y a une forte tendance à taper sur ceux qui n’ont pas de pouvoir sur la situation et à ménager ceux qui en sont responsables. Pourquoi ? Parce que ces personnes sont en première ligne, il est donc plus facile de les enguirlander. Pour ne donner qu’un petit exemple de cela, plusieurs fois en faisant la file à l’épicerie j’ai été témoin de clients qui manquaient de respect envers la personne qui explique les consignes à l’entrée. Comme si c’était elle qui faisait les règlements… Il faudrait se rappeler que la plupart des employés de première ligne sont possiblement ceux dont les conditions de travail, notamment les conditions salariales sont les moins “reconnaissantes”.

Si on cherche des coupables, il faudrait fort probablement regarder dans d’autres directions. D’abord, envers le monde politique qui se maintient au pouvoir depuis des générations en saupoudrant les millions dans des mesures “bonbons”, alors que de l’autre main, ils dilapident progressivement la qualité des services publics.

Ensuite, on devrait regarder du côté des grandes entreprises, surtout les multinationales, qui siphonnent les ressources publiques tout en s’évadant sur le plan fiscal en utilisant notamment les paradis fiscaux. Pour bien comprendre ce point, il faut comprendre que ces grosses compagnies qui oeuvrent au Québec utilisent les routes, utilisent l’énergie à bas coût, profitent de subventions ou d’exemptions fiscales généreuses, tout en ne versant que très peu à l’économie locale.

Enfin, on devrait aussi se regarder dans le miroir, car très souvent nous “consentons” à tout cela en votant pour les mêmes personnes, en continuant de consommer des produits de ces multinationales et parfois même on milite pour que l’une d’elle s’installe près de chez nous.

L’équation est très simple : moins l’État perçoit, moins l’État donne. En donnant moins, les services en souffrent et ceux qui travaillent dans ces services aussi. L’éducation est reconnue depuis l’Antiquité comme une condition nécessaire à l’établissement d’une société juste. Nombre d’études montrent les effets d’une bonne éducation sur différents facteurs, notamment une meilleure santé. Plutôt que de taper sur le clou des enseignantes, il faudrait leur offrir toute la reconnaissance qu’elles méritent. C’est non seulement une question de donner un meilleur avenir aux enfants, mais aussi une nécessité pour progresser vers une société plus juste, où le bonheur est possible pour tout le monde.

En cette fin d’année scolaire perturbée, enseignantes du primaire, vous avez toute mon admiration ! Aux enseignantes des autres niveaux et toutes les autres personnes qui oeuvrent dans le domaine de l’enseignement, je vous lève aussi mon chapeau !

Références

  1. Selon une étude de l’IRIS (https://cdn.iris-recherche.qc.ca/uploads/publication/file/IRIS_etude_condition_de_travail_education_aout2018_WEB.pdf), les enseignantes travaillent en moyenne 45,5 heures par semaine, alors qu’elles sont payées 32,5 heures par semaine.
  2. Daphnée Dion-Viens. (29-08-2019) “Les élèves en difficulté plus nombreux en réalité, selon des profs”, Journal de Québec, https://www.journaldequebec.com/2018/08/29/les-eleves-en-difficulte-plus-nombreux-en-realite-selon-des-profs, consulté le 01-06-2020.
  3. Marie-Andrée Chouinard. (17-02-2007) “Les parents-rois s’installent à l’école”, Le Devoir, https://www.ledevoir.com/societe/education/131550/les-parents-rois-s-installent-a-l-ecole, consulté le 01-06-2020.
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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