27.10.2020
Chroniques L'îlet Canuel, terre méconnue

L’îlet Canuel, terre méconnue

Elle est beaucoup plus près de nous que l'île Saint-Barnabé et pourtant on ne sait à peu près rien à son sujet. Voici un portrait de ce petit bout de terre.

Elle est longue de 1,2 kilomètre avec une largeur maximale de 200 mètres pour une superficie totale de 149 765 m2. Son nom rappelle le souvenir d’un agriculteur propriétaire d’une terre vis-à-vis de l’île, Louis Canuel (1715-1795) l’ancêtre des Canuel de la région. Mais ce toponyme ne s’est pas imposé immédiatement. L’archiviste et historien Sylvain Gosselin nous apprend que sur certains documents datant de la fin du XVIIIe siècle, on la désigne sous les noms d’islet au rocher ou d’islet des roches. Le chercheur a également colligé bien d’autres appellations dont île de Guespègue, islet à Canuel, île Canuel, île Canuet et Rocher Bare.

L’histoire gravée dans la pierre

Le sommet de l’îlet Canuel domine la mer à une hauteur de 40 mètres. Ses flancs sont escarpés et la pierre bien visible. Il s’agit de grès et de calcaire prenant sous l’éclairage du soleil une couleur blanche caractéristique. Géologiquement parlant, l’îlet Canuel fait partie de la même formation qui comprend les collines du Kamouraska appelées monadnocks ou encore « cabourons ». On remarque également une formation particulière à la pointe Est de l’île soit une flèche littorale en forme d’hameçon. Longue d’une trentaine de mètres, elle se compose de sable et de gravier.

Ce cliché nous montre bien la flèche littorale à la pointe Est de l’îlet Canuel. Photo YouTube Jurgen Walter

Tout comme pour les monadnocks, l’îlet Canuel est exposé à un ensoleillement prolongé ainsi qu’à de fortes tempêtes hivernales. Les vents chargés d’embruns salés font la vie dure à une végétation qui ressemble davantage à celle de la toundra avec des mousses, des lichens et des arbres rabougris. Néanmoins, un inventaire réalisé par des chercheurs de l’Université Laval a révélé la présence de 270 espèces de plantes sur ce petit bout de terre.

Les propriétaires

Tout comme sa grande sœur l’île Saint-Barnabé, l’îlet Canuel faisait partie du territoire initial de la seigneurie de Rimouski. Au fil des siècles, l’îlot aura eu un peu plus d’une dizaine de propriétaires. En 1790, un riche marchand de Québec, Joseph Drapeau, achète la seigneurie de Rimouski des héritiers du seigneur René Lepage. L’îlet Canuel demeure dans le giron de la famille Drapeau pendant près de 80 ans. Le 27 septembre 1869, la petite-fille de Joseph Drapeau, Marguerite-Adèle Kelly, hérite de la seigneurie de Rimouski, du moins ce qu’il en reste. Madame Kelly était l’épouse du juge Ulric-Joseph Tessier. Le 6 août 1897, par contrat devant le notaire Louis-de-Gonzague Belzile, Marguerite-Adèle Kelly cède l’îlet Canuel à son époux. Le 5 février 1914, Tessier vend l’île à Jules Ruest pour la somme de 1 500 $, ce qui représenterait 34 000 $ aujourd’hui. Cependant, en juillet 1916, étant incapable de verser les paiements requis, Ruest doit rétrocéder l’île au juge Auguste Tessier, fils et exécuteur testamentaire d’Ulric-Joseph Tessier. Le mois suivant, Auguste Tessier vend l’îlet Canuel à deux hommes d’affaires très en vue de Rimouski, Joseph-Adam Talbot, prospère marchand général de Rimouski dont le commerce est situé rue de la Cathédrale, en face du Palais de justice, et Paul Raymond, entrepreneur en construction.

Dès qu’ils achètent l’îlet Canuel Joseph-Adam Talbot et Paul Raymond publient cet avis dans le Progrès du Golfe

En 1925, l’îlet Canuel appartient alors à la veuve de Paul Raymond, Marie Parent. Le 23 octobre cette année-là, elle vend cette propriété à un cultivateur de Sacré-Cœur, Louis-Nazaire Bégin, pour la somme de 300 $. Puis, le 10 octobre 1942, Bégin vend l’île au lieutenant-gouverneur du Québec et fils de Rimouski, Sir Eugène Fiset, pour la somme de 1 250 $. Fiset se fait construire un chalet sur le côté nord de l’île, pour mieux profiter de son nouveau domaine. Lors de son décès survenu le 8 juin 1951, il lègue l’îlot par testament à l’un de ses gendres, le colonel Jean Carrières. Ce dernier conserve la propriété à peine deux ans et il vend l’île pour la somme de mille dollars à René Thomas, le 16 juillet 1954. Cinq ans plus tard, Thomas va réaliser un beau profit en cédant l’île pour la somme de 7 000 $ au financier rimouskois Jules-A. Brillant qui en fait l’acquisition par le biais de son conglomérat The Central Public Service Corporation. Ce holding, créé par Jules-A. Brillant, détient la majorité des actions de ses différentes entreprises, notamment Québec-Téléphone, la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent et CJBR.

Le chalet construit par Sir Eugène Fiset à l’ilet Canuel au début des années 1950. Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Rimouski, Fonds du Séminaire, Boite 55-A2.

En 1962, The Central Public Service Corporation vend l’îlet Canuel a une autre filiale des entreprises Brillant, soit les Immeubles Boisbrillant. La même année, Jules-A. Brillant vend finalement l’île à la compagnie de son fils Jacques, une entreprise qui porte le nom de Jabry Limitée. Jacques Brillant va agrandir et moderniser le pavillon de chasse construit par Sir Eugène Fiset. En 1969, des vandales vont saccager cette résidence d’été qui sera néanmoins réparée.

À la fin des années 1970, un organisme sans but lucratif, la Fondation St-Dominique, loue l’île de Jabry Limités. De 1979 à 1983, la fondation va réaliser de nombreux aménagements. Le chalet est remplacé par une vaste construction de 32 mètres sur 18 mètres comptant 24 pièces et un toit à la Canadienne percé de 12 lucarnes. Le pavillon qui se trouvait dans un état de vétusté a quant à lui été remplacé par une maisonnette pour le gardien. La Fondation a également aménagé une chapelle, deux kiosques des sentiers et des escaliers dont un menant au sommet de l’îlot. Le bail a toutefois été révoqué en 1988.

Aujourd’hui, Jabry Limitée est toujours propriétaire de l’îlet Canuel. La compagnie appartient maintenant aux trois fils de Jacques Brillant c’est-à-dire, Jean, Jules et Stéphane. Au rôle d’évaluation de la Ville de Rimouski, la valeur de l’îlet Canuel est de 19 800 $ tandis que le bâtiment principal est évalué à 33 700 $.

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.

Suivez-nous sur les réseaux sociaux



   

Inscrivez-vous à notre infolettre

Télécharger l'application web du journal le soir

Télécharger
×