21.10.2020
Nouvelle de 19 h Le port du masque: débat d’éthique, de société ou de santé?

Le port du masque: débat d’éthique, de société ou de santé?

Il y a lieu de s’inquiéter selon une psychologue

Le débat sur le port du masque, ou couvre-visage, dans les lieux publics, est en train de prendre une tournure inquiétante, selon une psychologue interrogée par le journal le soir.

La rédaction du journal constate que ce débat suscite énormément de réactions au sein du public et sur les médias sociaux. La controverse entre les « pour » et les « contre » s’écarte souvent du civisme élémentaire. Clairement, l’état d’esprit général est affecté par la crise sanitaire, l’isolement et toutes ces nouvelles situations inédites auxquelles les Québécois ont été confrontées.

Il y a des contradictions : par exemple, à la suite d’un article dans nos pages sur une personne malentendante, pour qui, évidemment, il est difficile de communiquer avec des gens masqués, la semaine dernière, les réactions en ont été surtout de sympathie. Lundi dernier, un autre article abordait la question des personnes éprouvant des difficultés respiratoires. Cette fois-ci, les réactions ont été plutôt négatives.

Sondage

Un sondage CROP a révélé cette semaine que 75% des Québécois sont en faveur du port du couvre-visage, contre 14% franchement contre, la différence étant constituée de gens dont l’opinion est mitigée. Les sondeurs ont constaté que les « contre » font plus de bruit.

En plus de la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier, qui nous a été recommandée par l’Ordre des psychologues du Québec, l’auteur de ces lignes a aussi interpellé le chroniqueur du journal (philosophie) et enseignant, Bruno Tremblay.

Trop émotif

Commençons par la réaction de celui-ci, sur l’éthique et la philosophie.

 « La sensibilité actuelle dans les débats sur le port du masque nous rappelle l’une des plus fortes appréhensions de la philosophie politique envers la démocratie et, ce, dès l’Antiquité. C’est quasi consensuel chez les penseurs des deux derniers millénaires, ce qui est plutôt rare, il faut bien l’admettre. Le peuple ne devrait pas gouverner parce qu’il est trop émotif. Il ne sait voir le bien commun et ses sentiments mènent au désordre, voire au chaos », commente monsieur Tremblay.

Question d’éducation

« Pour une majorité de ces penseurs, c’est la nature des gens qui compose le peuple qui est en cause : paresseux, moins intelligents, égoïstes, etc. De nos jours, l’esprit est somme toute similaire. C’est une des raisons qui justifient l’écart entre la classe des experts ou des politiciens et celle du peuple. On ne choisit que nos dirigeants et on est généralement exclu des débats. Je pense toutefois que les penseurs se trompent sur une chose : si nous pouvons constater les mêmes traits de caractère décriées par les penseurs dans une partie du peuple, ce n’est pas une question de nature, mais une question d’éducation. »

Une fracture difficile à réparer!

« Le dialogue démocratique doit tenir compte des sentiments, mais doit se passer dans un mode rationnel. Or, la discussion rationnelle n’est pas innée, mais largement apprise et difficile à maîtriser. La question des masques soulève un paquet de questions fondamentales, mais, pour l’instant, est trop ancrée dans les sentiments pour espérer une résolution pacifique. Le tout doit changer de registre, un registre plus rationnel, sinon il risque de se produire une fracture difficile à réparer dans la population », réagit-il.

Très forte réaction

« D’un côté, il y a une responsabilisation sociale, le souci de suivre les recommandations (des autorités). Par contre, on remarque que chez ceux qui ne veulent pas du masque, il y a une très forte réaction, pour différentes raisons. Il y a beaucoup là-dedans de rapport à l’autorité. On se fait dire « non », tu dois faire « ça ». Cette situation peut être très perturbante. C’est perçu comme du contrôle. « On » veut contrôler notre vie », remarque la psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier.

« Cela devient obsessionnel »

« Si je suis une personne dont le rapport à l’autorité est déjà plus animé, disons-le ainsi, c’est le contexte parfait pour venir jouer là-dessus. Il y a beaucoup d’incompréhension, de part et d’autre. Je trouve cela très intéressant de voir le parallèle que vous avez fait entre la personne malentendante et les personnes qui éprouvent des difficultés respiratoires, car de mon côté, j’ai des témoignages de gens qui ne veulent pas porter le masque. Certains m’expliquent pourquoi et l’un d’entre eux souffre de trouble de dysmorphie corporelle (préoccupation excessive, imaginaire ou exagérée, pour un défaut concernant une partie de son corps). Ce sont des préoccupations qui deviennent très intenses pour ces personnes. Cela devient vraiment obsessionnel et c’est très, très souffrant pour la personne » affirme madame Beaulieu-Pelletier.

Exacerbation

« Il y a ici un terrain psychologique plus vulnérable. On parle en termes de quelqu’un qui pourrait avoir un historique de dépression. Pour un diagnostic comme celui-là –je ne crois pas que le terme soit important comme tel- mais c’est juste pour dire que pour des gens qui ont des problèmes de santé mentale qui existaient déjà avant le confinement et avant la crise, ça peut être très souffrant, actuellement. En plus, ces personnes ont été privées de soins, qui ont été réduits; elles sont été contraintes au retrait social avec le confinement et là, arrive la question du port du masque. Aux aspects psychologiques, on vient ajouter un aspect physique qui peut tomber pile dans leurs obsessions. », précise la psychologue.

La psychologue Geneviève Beaulieu-Pelletier exerce dans la région métropolitaine en cabinet privé. (Photo: courtoisie)

« Pour une telle personne, c’est impensable; c’est réellement souffrant de porter un masque. Ce n’est pas nécessairement quelqu’un qui veut mal faire, mais il va faire des démarches pour avoir des exemptions. À la pharmacie, on va l’accommoder, connaissant son historique. Ces petites exceptions vont être importantes. Il faut conscientiser, comme vous l’avez fait dans vos reportages. Il y a vraiment des exceptions, des personnes qui physiquement ou psychologiquement sont incapables de supporter les masques. La crise du coronavirus a exacerbé ce qui existait déjà chez certaines personnes. »

Un fossé inquiétant

« Le terrain de la crise a été propice à rendre des gens plus aptes à la dépression ou à l’anxiété ou aux troubles obsessionnels compulsifs », renchérit Geneviève Beaulieu-Pelletier.

« Il y a un fossé de plus en plus grand entre les gens, effectivement, et il est inquiétant pour la santé psychologique générale, pour les mois à venir. Je ne suis pas alarmiste de nature, mais on voit une tendance. Quand les fossés se creusent de plus en plus, c’est inquiétant parce qu’on arrête de vraiment comprendre l’autre, on ne s’intéresse plus à ce qu’il vit; on se braque, on reste sur ses positions. Il faut prendre du recul, en arriver à essayer de comprendre la réalité de l’autre. Derrière le fait de refuser le port du masque et de vouloir défendre sa position intensément, il y a des enjeux psychologiques. Se comprendre permettrait de tempérer la situation. »

Un appel

Enfin, selon Geneviève Beaulieu-Pelletier, il serait bon que les autorités gouvernementales et sanitaires fassent preuve de plus d’écoute envers les citoyens.

« Ceux qui résistent vous parlent de leur inconfort et de leur souffrance. Ou de leur rapport à l’autorité. Il faudra que le gouvernement adapte son discours, parce qu’imposer sans dialoguer, c’est voué à susciter beaucoup d’émotivité et de réactions. »

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