28.10.2020
Chroniques Histoire de Rimouski L'étrange sépulture du docteur Gauvreau

L’étrange sépulture du docteur Gauvreau

En 1875, on a construit dans l'ancien cimetière de Rimouski, un petit mausolée doté d'une fenêtre par laquelle on pouvait voir le corps momifié du docteur Elzéar Gauvreau.

Curieusement, le cadavre du médecin rimouskois a toujours résisté à la décomposition et il était encore intact lors de la destruction accidentelle du petit édifice en 1950. Cette affaire est l’une des pages les plus insolites de l’histoire de Rimouski !

Un personnage

Fils du notaire Pierre Gauvreau et de Louise-Élisabeth Duberger, Elzéar Gauvreau est né à Rimouski le 23 mars 1833 et il a été baptisé le jour même sous les prénoms de Claude-Elzéar. Après avoir fréquenté l’école primaires dans sa ville natale, il poursuit ses études à l’extérieur et obtient en 1855 un diplôme en médecine de l’Université McGill de Montréal. Il traverse aussitôt le continent pour s’établir à San Rafaël, une localité située en banlieue nord de San Francisco. On présume, mais cela reste à prouver, que c’est là qu’il épouse une femme du nom de Caroline Swabey. Médecin et chirurgien, il était rattaché à un hôpital de San Francisco.

San Francisco en 1855, telle qu’elle était lorsque le docteur Elzéar Gauvreau s’y est installé. Photo Flickr

Il pratiquait à San Francisco depuis près de 20 ans lorsqu’il meurt à San Rafaël le 24 avril 1875. Il venait tout juste d’avoir 42 ans. Les symptômes qu’il décrit dans une dernière lettre adressée le 9 avril à son frère Antoine, qui était à ce moment curé de la paroisse de Sainte-Anne-de-Beaupré, nous permettent de croire qu’il peut avoir succombé à une pneumonie ou encore à la tuberculose.

Dans son testament, le docteur Gauvreau fait part de son désir d’être inhumé à Rimouski. Il confirme ses dernières volontés à son frère Antoine : « Je désire un enterrement décent, écrit-il, mais sans grande pompe, suppliant les bonnes gens de Rimouski de m’accorder le pardon pour les torts et scandales que j’aurais pu leur donner et demandant leurs prières pour le repos de mon âme ».

Même en utilisant le train, le voyage entre San Francisco et Rimouski en 1875 représentait une aventure de quelques semaines, ce qui posait un problème grave ; la conservation du corps. Des informations transmises en 1942 par des membres de la famille révèlent qu’une entreprise de pompes funèbres de la Californie avait procédé sur le corps du docteur Gauvreau, à un embaumement spécial, garanti pour une période variant de 40 jours à dix ans, selon les sources.

Après le transport du cercueil à Rimouski, les funérailles du docteur Gauvreau sont finalement célébrées le 20 juillet 1875 à la cathédrale, soit près de trois mois après son décès. Lors de la cérémonie, le vicaire général du diocèse, Mgr Edmond Langevin, a lu du haut de la chaire, le testament du défunt car le document donnait plusieurs preuves de la foi du docteur Gauvreau et de son attachement à l’Église. Le cercueil a ensuite été déposé sur deux tréteaux dans le caveau construit au sommet de l’ancien cimetière Saint-Germain qui se trouvait à l’arrière de la cathédrale. Ce véritable mausolée, doté d’une porte d’acier cadenassée, se trouvait sur le coteau, près du Palais de justice, soit à l’emplacement occupé aujourd’hui par le central de Telus. Le cercueil métallique avait aussi une étrange particularité. Enchâssée dans le couvercle, se trouvait une épaisse vitre laissant voir une grande partie du corps du défunt.

On sait de façon certaine qu’à partir de 1942, les gonds de la porte du caveau funéraire ont cédé en raison de la rouille. Un article paru le 18 septembre cette année-là dans le Progrès du Golfe en fait mention. Des vandales ont également fait disparaître l’un des panneaux d’acier qui recouvraient la vitre. Mais le plus surprenant c’est que 67 ans plus tard, la dépouille du docteur Gauvreau est toujours intacte ! Des témoins rapportent même que les vêtements du défunt sont à peine jaunis.

Un des articles du Progrès du Golfe consacré au docteur Gauvreau.

L’histoire se répand comme une traînée de poudre et bientôt, c’est par dizaines que les Rimouskois, et même les touristes accourent pour voir ce corps momifié, un peu comme pour celui de Lénine à Moscou. Le comportement des visiteurs fait l’objet d’un commentaire de la part d’un journaliste du Progrès du Golfe qui écrit : « Si la plupart observent dans leur maintien et leurs propos une silencieuse et dévotieuse (sic) déférence en visitant ce tombeau et ce cadavre si bien conservés malgré les années, il ne manque pas de types vulgaires et de gamins mal élevés pour les traiter sans respect ».

Le caveau du docteur Gauvreau sera ainsi visité jusqu’au grand feu de 1950. En effet, lors de la « nuit rouge » du 6 au 7 mai, un tracteur à chenilles chargé d’abattre des arbres dans le but de limiter la propagation des flammes, heurte accidentellement le petit édifice. Celui-ci s’effondre en partie sous le choc et, du coup, la vitre de la tombe se brise. Le Progrès du Golfe déplore cet accident en mettant encore une fois l’accent sur l’aspect touristique de la chose : « Ce tombeau avait un caractère fort intéressant et mystérieux pour les touristes qui passaient en notre ville et pour les Rimouskois eux-mêmes ».

Dans les semaines qui suivent, la dépouille du docteur Gauvreau est finalement transportée au nouveau cimetière de Rimouski, coin Saint-Jean-Baptiste et Cathédrale, et inhumé dans le lot familial d’un de ses neveux, le docteur Pierre Gauvreau. Exactement 75 ans après son décès, le corps du défunt est toujours inchangé. Dans les archives de la famille Gauvreau, on retrouve cette note : « En 1950, le défunt était encore parfaitement reconnaissable et bien conservé; il semblait dormir paisiblement dans sa tombe. Rien de dérangé ni de détérioré dans son costume et sa toilette funéraire, sauf un bouton de la redingote légèrement endommagé. Une main semblait avoir quelque peu glissée le long de la hanche. Dans la dernière année, une espèce de croissance de moisissure se formait par-dessus le vêtement à un genou ».

Un parallèle avec Lénine

Depuis l’époque de l’URSS, des scientifiques ont dû faire des prodiges pour conserver jusqu’à nos jours le corps de Lénine dans son mausolée de la place Rouge à Moscou. L’un des responsables de la manutention du corps de Lénine de 1934 à 1952, Ilya Zbarsky, a révélé en 1993 que tous les 18 mois, la dépouille était immergée pendant près de 60 jours dans une solution chimique à base de glycérol et d’acétate de potassium. Comme le corps de Lénine était gardé à l’air libre, on contrôlait également de manière très stricte la température et le degré d’humidité des lieux. Évidemment, la dépouille du docteur Gauvreau n’a pas eu droit à pareil traitement. Comment alors son corps a pu se préserver si longtemps ? Il faut conclure que son cercueil, d’une qualité exceptionnelle pour l’époque, devait être parfaitement étanche. L’absence totale d’air et d’humidité sont les seuls facteurs qui peuvent expliquer pareille résistance à la décomposition.

Lénine dans son mausolée à Moscou. Photo Internet

La sépulture du docteur Elzéar Gauvreau est un événement qui a certainement sa place dans la petite histoire de Rimouski.

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.

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