23.11.2020
Chroniques Le Camp 55

Le Camp 55

Durant la Seconde Guerre mondiale, Rimouski accueille et forme des milliers de jeunes recrues en vue de leur intégration au sein de l'armée canadienne.

En décembre 1939, à la suite d’un accord conclu entre le Canada, l’Australie et la Nouvelle-Zélande, les autorités militaires lancent le Plan d’entraînement aérien du Commonwealth britannique. Le Canada sera chargé de créer 22 bases aériennes pour former les futurs aviateurs de l’armée de l’air.

Dès qu’il apprend la nouvelle, l’homme d’affaires et organisateur libéral, Jules-A. Brillant, voit dans ce programme la possibilité de développer l’aéroport de Rimouski. L’affaire se présente bien car le responsable de ce dossier au sein du gouvernement fédéral est l’un de ses meilleurs amis, Charles G. Power qui occupe le poste de ministre associé de l’Air au ministère de la Défense nationale. Brillant lui demande officiellement d’installer une des écoles de bombardement et de tir à l’aéroport de Rimouski. Mais pour une rare fois, Brillant n’aura pas gain de cause. Selon les ingénieurs, le sol dans le secteur de l’aéroport est trop difficile à drainer. Power choisit plutôt Mont-Joli.

Malgré cet échec, Jules-A. Brillant ne demeure pas inactif. En juin 1940 le fédéral adopte la Loi de mobilisation des ressources nationales forçant les jeunes hommes valides à effectuer un entraînement de base. Pour les former, l’armée prévoit ouvrir des camps militaires partout au Canada. Ils sont désignés sous l’acronyme CABTC pour Canadian Army Basic Training Center. Brillant profite de son statut de lieutenant-colonel honoraire du Régiment Les Fusiliers du Saint-Laurent et de ses contacts politiques pour obtenir la création de l’un de ces camps militaires à Rimouski. Grâce à l’appui du nouveau lieutenant-gouverneur du Québec, le Rimouskois, sir Eugène Fiset, Brillant formule sa demande, dès le mois de juin 1940, auprès du commandant du district militaire no 5, responsable des activités de recrutement et de surveillance territoriale pour la région de Québec et l’est de la province. Cette fois, les choses ne trainent pas. Deux mois plus tard, le choix de la ville de Rimouski est annoncé. Le 20 août 1940, pendant qu’une bonne partie des Fusiliers du Saint-Laurent font leur entrainement annuel à la base de Valcartier, les autorités militaires convoquent le commandant de l’unité, le major Paul H. L’Heureux, pour lui demander de mettre en place le cadre d’instruction et la structure administrative du centre d’entraînement préliminaire de Rimouski dont les travaux sont sur le point de commencer. C’est l’acte fondateur du Camp 55.

Un document inédit, le plan d’arpentage du futur Camp 55. En haut, le chemin marqué Farm Road deviendra la rue Hupé tandis qu’en bas la Public Road sera le prolongement de l’avenue de la Cathédrale.

De retour à Rimouski, le major L’Heureux procède au choix du personnel; officiers, sous-officiers, commis, chauffeurs, cuisiniers et personnel subalterne nécessaire à l’entretien d’un camp capable de recevoir 500 hommes à la fois. Le Camp 55 occupe un vaste périmètre correspondant aux terrains qui se trouvent aujourd’hui compris entre l’avenue de la Cathédrale et la rue Hupé, et qui s’étend du nord au sud, de la rue Trépanier à la 7e Rue.     

Le logo du Camp 55. Collection Richard Saindon

Le 1er octobre 1940, le gros des travaux de construction du Camp 55 est terminé. Parmi les baraquements et dortoirs, on peut voir des édifices plus grands : chapelle, cafétéria, cuisines, garages ou magasins. L’hôpital du camp est toujours en construction à ce moment. On ajoute bientôt des salles de cours et d’entraînement, une bibliothèque, des salles de séjour et d’amusement et même une prison. Le premier contingent arrive le 9 octobre 1940. Ils sont 491 jeunes mais 75 ne passent pas l’examen médical et sont retournés chez eux. Dès le 7 novembre, un premier groupe de soldats mobilisés quitte le camp. À partir de 1941, le Camp 55 est agrandi pour accueillir jusqu’à 1 500 recrues à la fois. Ces hommes proviennent, pour l’immense majorité, des régions du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie, des Îles-de-la-Madeleine et de la Côte-Nord. Le 12 octobre 1940 l’évêque de Rimouski, Mgr Georges Courchesne, procède à la bénédiction du camp militaire.

Le réfectoire du Camp 55. Collection Richard Saindon

C’est la guerre

Le Camp 55 fait intégralement partie du système de défense de l’Est du Canada. En cas d’attaque ou de débarquement ennemi sur la côte, les hommes présents au centre d’entraînement et les officiers devaient être prêts à combattre et ce conjointement avec les aviateurs de la 9e École de bombardement et de tir de Mont-Joli. Pendant ce temps, le 2e bataillon du Régiment Les Fusiliers du St-Laurent sous les ordres du lieutenant-colonel Jos Pineault, surveille les côtes gaspésiennes.

En quittant Rimouski, les recrues formées au Camp 55 rejoignent certaines unités d’infanterie dont le Royal 22e Régiment, le Régiment de la Chaudière ou le Régiment de Maisonneuve. Certains hommes serviront dans l’artillerie, la marine et même les commandos. Notons qu’au départ, l’enrôlement dans les forces régulières se fait sur une base volontaire. On estime que 25 % des premières recrues du Camp 55 acceptent de servir. Les choses changent toutefois avec l’imposition de la conscription au Canada en avril 1942. Un grand nombre de militaires du Camp 55 vont connaître les champs de bataille en Europe. Notons que 44 Rimouskois sont tombés au champ d’honneur lors de ce conflit. Leurs noms sont inscrits sur le monument aux Braves situé au centre-ville.

Retombées pour Rimouski

L’ouverture du centre d’entraînement a eu des retombées économiques majeures pour la ville. Pendant quatre ans, les milliers d’hommes qui passent par le Camp 55 dépensent une bonne partie de leur solde dans les commerces. Une autre institution créée par Jules-A. Brillant, l’École d’arts et métiers, va aussi bénéficier de la présence du Camp 55 à Rimouski. Au printemps 1941 un premier groupe de 150 soldats fréquentent cette institution pour suivre des cours accélérés de 12 semaines en vue de devenir mécaniciens de véhicules de combat, mécaniciens d’automobiles, soudeurs ou électriciens. Enfin, la présence du camp militaire a obligé pour la première fois la ville de Rimouski à déneiger les rues en hiver !

Les militaires s’intègrent également dans la vie et la société rimouskoise. Ainsi le Camp 55 mettra sur pied une puissante équipe de hockey qui remportera même la Coupe d’Anjou dans la Ligue du Bas-Saint-Laurent. Il y aura aussi une équipe de balle en été. Une fanfare est également créée à l’initiative du major Henri Labrie et chaque semaine, les militaires animent une émission hebdomadaire de radio à l’antenne de CJBR et intitulée L’heure populaire des soldats.

La fanfare du Camp 55, une initiative du major Henri Labrie. Collection Richard Saindon

Quelques incidents ont marqué la vie du Camp 55, notamment le 13 novembre 1942 lorsqu’un incendie détruit le manège militaire et la salle de tir. Il y a eu aussi un certain nombre de bagarres mémorables entre des groupes de recrues dans les rues de Rimouski. La police militaire devait alors intervenir. Malheureusement on déplore aussi quelques accidents mortels, notamment le 23 novembre 1941 lorsque le soldat Florian Fournier est heurté par une automobile et meurt quelques heures plus tard à l’hôpital de Rimouski.

L’équipe de hockey du Camp 55. Soit les joueurs étaient petits, soit les bandes du Colisée de l’avenue Rouleau étaient hautes ! Collection Richard Saindon

Sur une note plus gaie, notons qu’il y a eu de nombreux mariages au Camp 55. Le premier a été enregistré le 3 mai 1941 lorsque le lieutenant André Dubé a épousé Lucille Desrosiers.   

La fin

Au printemps 1943, le ministère de la Défense adopte une nouvelle façon de faire. Dorénavant, les jeunes conscrits n’auront plus à fréquenter de camps tels le 55. Leur apprentissage du métier des armes se fera directement auprès d’unités militaires. Le Camp 55 cesse officiellement d’exister au mois d’août 1943. Cependant, Jules-A. Brillant obtient que les installations ne soient pas démantelées immédiatement. Les baraquements logeront les militaires qui viendront à Rimouski pour suivre des cours à l’École d’arts et métiers. Vers la fin de la guerre, des vétérans s’installent à leur tour au camp et fréquentent l’école avant un retour à la vie civile. Mais le couperet tombe définitivement sur le 55 à l’automne 1945. Le gouvernement du Québec se porte acquéreur d’une partie des bâtiments pour regrouper au même endroit les employés et les équipements du ministère des Terres et Forêts.  

Les commandants du 55

Le premier commandant du Camp 55, le major Paul-H. L’Heureux ainsi que la presque totalité des officiers et des premiers membres du personnel ont été tirés du Régiment Les Fusiliers du St-Laurent. Né en 1905 à Québec, Paul-H. L’Heureux joint la Marine canadienne en 1922. L’année suivante on le retrouve sous-lieutenant au Régiment de Montmagny. En 1928 il est promu capitaine puis major en 1935. Deux ans plus tard, il passe au Régiment Les Fusiliers du St-Laurent. Il assume la direction du Camp 55 pendant 13 mois puis, il est nommé au quartier général de la Défense nationale comme officier d’état-major. Il est le père de Claire L’Heureux-Dubé qui fut juge à la Cour suprême du Canada.

Le premier octobre 1942, le commandement au camp est confié à un Rimouskois, le major Alphonse Couillard. Vétéran de la Première Guerre mondiale il est blessé dans une charge à la baïonnette lors de la bataille d’Arras en France, en juin 1918. Il demeure par la suite actif au sein des Fusiliers du St-Laurent avant d’être nommé maître de poste à Rimouski en 1932. Rappelé au service actif par Les Fusiliers du St-Laurent, il fait ses adieux au Camp 55 le 28 avril 1942.

Le lieutenant-colonel Charles Bellavance. Collection Richard Saindon

C’est un autre Rimouskois, le lieutenant-colonel Charles Bellavance, qui devient le troisième commandant du Camp 55. Il reste en poste un peu moins de huit mois et quitte le camp le 24 novembre 1942. Il est remplacé dès le lendemain par le major Henri Labrie. Natif de Mont-Joli et cadre au sein de la Compagnie de Pouvoir du Bas-Saint-Laurent, il était officier depuis 1932 au sein des Fusiliers du Saint-Laurent. Le 31 mai 1943, il quitte Rimouski pour rejoindre les troupes en Europe ce qui l’amène en Angleterre, en Belgique, en Hollande et en Allemagne. Il est blessé à May-sur-Orne en France alors qu’il combat avec le Régiment de Maisonneuve.

Cet ancien entrepôt du ministère des Transports à l’intersection Hupé et 1ere Rue est l’un des derniers vestiges du Camp 55. Photo Richard Saindon

Deux autres commandants vont se succéder rapidement jusqu’à la fermeture du centre d’entraînement en août 1943. Il s’agit du lieutenant-colonel Louis-Philippe Cliche et du major Louis-Philippe Lapointe. Né à East-Broughton en Beauce, Louis-Philippe Cliche était un diplômé universitaire en agriculture. Fonctionnaire au ministère fédéral de l’Agriculture, il possédait également une ferme dans les environs d’Ottawa. Le lieutenant-colonel Cliche appartenait au Régiment de la Chaudière. Il cède le commandement du 55 au major Louis-Philippe Lapointe qui aura la tâche de fermer les installations.

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.

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