Chroniques La « tour » du Rocher Blanc

La « tour » du Rocher Blanc

Ce chalet d'une forme particulière est devenu au fil des décennies un véritable édifice emblématique de Rimouski. Mais son origine a de quoi étonner.

Sur ce vieux Rocher Blanc

Nous parlions d’amour



Sous le bleu firmament

C’était les plus beaux jours…


Ainsi chantait Paul Brunelle en 1946 dans un succès gravé sur un disque 78 tours ! Avec sa longue plage dominée par un éperon rocheux et l’Ilet Canuel en toile de fond, le Rocher Blanc attire les vacanciers dès le début de 20e siècle. La gare de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur étant situé à quelques mètres seulement de la plage, le site est d’autant plus accessible aux touristes de Montréal et de Québec.

La prohibition



C’est un événement inusité qui va entrainer la construction de la « tour » du Rocher Blanc, soit l’imposition de la prohibition aux États-Unis. Toute l’affaire commence en 1920 lorsque le gouvernement américain, dirigé par le président républicain Warren G. Harding, cède au lobby des sociétés de tempérance et des groupes religieux qui réclament l’abstinence totale de la consommation d’alcool. Les États-Unis adoptent donc la Loi Volstead ayant pour effet de criminaliser partout dans ce pays, la fabrication, la vente, le transport et la consommation de spiritueux de bière ou de vin. Au Canada, plusieurs provinces emboitent le pas, mais l’interdiction de la vente d’alcool se complique par un chevauchement de compétences. La vente et la consommation relèvent des provinces mais la production est sous la responsabilité du fédéral. Le Québec pour sa part rejette la prohibition dès 1919, ouvrant ainsi la porte à un lucratif marché de contrebande car, on s’en doute, la prohibition ne freine pas la demande. D’importants réseaux de contrebandiers, dont un est dirigé à partir de Rivière-Bleue au Témiscouata, se forment pour faire entrer de l’alcool aux États-Unis. Acheté légalement aux îles Saint-Pierre et Miquelon, parfois volé dans les magasins québécois ou même fabriqué avec des alambics, l’alcool va enrichir le crime organisé.

L’alcool provenant de Saint-Pierre et Miquelon est livré dans les localités riveraines ; Cacouna, Trois-Pistoles, Saint-Simon-sur-Mer, Saint-Fabien-sur-Mer et le Cap-à-l’Orignal, Rimouski, Matane etc. Les livraisons se font parfois au large ou plus souvent dans des criques désertes.


Le constructeur de la tour

Le bateau de Georges Morin qui servait à faire le trafic du Miquelon. Il a été volontairement brûlé au large de l’île St-Barnabé pour échapper à la police. Photo collection Daniel Lavoie

À Rimouski, un homme d’affaires très en vue, Georges-Arthur Morin, achète un bateau assez rapide, Le Thryster, pour se livrer à cette activité de contrebande. Georges-A. Morin était tout un personnage. On pourrait lui consacrer un livre ! D’abord télégraphiste à la gare de Rimouski, il s’expatrie ensuite au Texas où il reste plusieurs années. De retour à Rimouski en 1917, il achète une très ancienne maison de la rue Saint-Germain, construite vers 1770 par Charles Lepage, petit-fils du seigneur René Lepage. Il fait soulever la maison sur de hautes fondations pour aménager au sous-sol le premier garage de la ville de Rimouski. Il fabrique des voitures à partir de pièces récupérées sur d’autres véhicules, et construit même une remorqueuse. Il se signale très tôt par un coup d’éclat. Le 5 septembre 1917, il se rend à l’île Saint-Barnabé en automobile ! Il avait accompli ce périple pour convaincre un client, qui l’accompagnait d’ailleurs, des qualités et de la puissance des véhicules de marque Overland, dont il était le concessionnaire. En août 1929, il réalise un véritable exploit en sauvant quatre jeunes hommes de la noyade. Monsieur Morin circulait rue Saint-Germain lorsqu’il voit une automobile plonger dans la rivière du haut du brise-lame. Immobilisant son véhicule, Georges-A. Morin attrape un câble et parvient à remonter un à un les jeunes hommes sur un petit bateau amarré au brise-lame.

Devant le garage de Georges Morin, des camions chargés des immenses billots qui serviront à faire les planches pour la construction de la tour. Photo collection Daniel Lavoie

Mais revenons à la tour. Pour faciliter l’observation du fleuve et les rendez-vous avec les bateaux provenant de Saint-Pierre-et-Miquelon, la tradition orale nous dit que Georges-A. Morin construit ce chalet au Rocher Blanc qui sera connu pendant des décennies sous le nom de « tour Morin ». Le Rocher Blanc et les battures appartiennent au début du 20e siècle à un agriculteur de Notre-Dame-du-Sacré-Cœur, Alphonse Turcotte. Le 26 octobre 1928, Georges-A. Morin achète de monsieur Turcotte, un terrain dans les flancs du Rocher Blanc, mesurant 15 mètres de front sur 61 mètres de profondeur, le tout contre une rente annuelle de 15 $.

La tour Rocher-Blanc vers 1929. On remarque la plate-forme d’observation aménagée sur le toit. Photo collection Daniel Lavoie

Monsieur Morin fait couper quelques arbres d’une dimension impressionnante, qui vont fournir de larges planches pour la construction de son chalet. Même si la maisonnette offre déjà une formidable vue sur le fleuve, Morin aménage sur le toit, une tourelle dotée d’une plate-forme d’observation. Mais l’affaire de la contrebande va connaitre une fin abrupte. Un jour, pour échapper à une navette de la police, le bateau de Morin est volontairement incendié au large de l’île St-Barnabé. De toute façon, le président américain Franklin Delano Roosevelt abolit la prohibition en avril 1933 mettant ainsi fin à la contrebande. Georges-A. Morin ne semble pas avoir eu de démêlés avec la justice pour ses activités illicites. D’ailleurs, il a été le premier directeur du magasin de la Commission des liqueurs, ancêtre de la SAQ, à Rimouski en 1937 !  

Georges Morin, et des membres de sa famille vers 1930. Photo collection Daniel Lavoie

Par la suite, cet homme aux multiples talents a également été restaurateur et courtier d’assurances en plus de toucher à la politique. Il a été plusieurs années conseiller municipal à Rimouski et s’est présenté à la mairie en 1937, mais il a été battu par James-J. Jessop. Il a également été défait à l’élection fédérale de 1935 et à l’élection provinciale de 1936. Il est décédé le 15 juin 1950 à l’âge de 62 ans.

D’hier à aujourd’hui

Georges-A. Morin ne semble pas avoir beaucoup utilisé la tour pour des fins de loisirs. Dès le 2 juin 1933, il fait paraître une petite annonce dans le Progrès du Golfe disant : « Étant trop occupé avec mes deux garages à Rimouski, j’offre à louer pour la saison d’été mon chalet tout meublé au Rocher Blanc. » Sept ans avant son décès, soit le 10 août 1943, Georges-A. Morin vend la tour à une jeune femme de Montréal, Alison Hope-Ross. Cette dernière conserve l’immeuble pendant six ans et le revend le 30 août 1949, pour une somme de 1 200 $, à une infirmière de Trinité-des-Monts, Renée Roy. À un certain moment, Madame Roy déménage au Saguenay et la tour est abandonnée vers la fin des années 1950. Elle est toujours dans cet état lorsque Lucien Métras, qui était secrétaire de la Société Saint-Jean-Baptiste du diocèse de Rimouski, et son épouse Pierrette Michaud, la découvre. Cette dernière écrit dans son journal : « Du premier regard ce fut le coup de foudre. Sous ses haillons et ses hardes, nous avons vu son âme. ». Le couple contacte la propriétaire Renée Roy et le 4 juillet 1963, Lucien Métras fait l’acquisition du chalet pour un montant de 2 000 $. Avec leurs trois enfants, le couple Métras passe de bons moments au Rocher Blanc. À deux reprises, ils reçoivent à la tour leur ami Félix Leclerc lorsque ce dernier vient dans la région pour se produire à la boîte à chansons Au Pirate de Saint-Fabien-sur-Mer.   

Félix Leclerc dans la tour du Rocher Blanc en août 1965 avec le propriétaire de l’époque, Lucien Métras. Photo collection Philippe Poullaouec-Gonidec

En 1965 cependant, Lucien Métras déménage à Ste-Foy. En leur absence au cours de l’année 1966, la tour subit à plusieurs reprises des actes de vandalisme. Craignant pour le feu, c’est la mort dans l’âme que le couple Métras vend le pittoresque chalet à un employés d’Hydro-Québec, Fernand Gousse pour le prix de 3 000 $. Ce dernier demeure propriétaire du chalet trois ans et le vend le 9 mai 1969 à un autre employé d’Hydro-Québec, Benoît Michaud qui le garde jusqu’en 1980. La tour passe alors aux mains de Wilfrid Lavoie, un homme d’affaires de Charny mais originaire du Bic. Monsieur Lavoie procède à de très importants travaux de restauration de la tour qui auront notamment pour effet de la rendre habitable à l’année. Il change d’abord toute la fenestration, puis il aménage de belles galeries et des escaliers. Tout l’intérieur, y compris la cuisine, va subir une cure de rajeunissement. Mais surtout, Monsieur Lavoie enlève le toit plat d’origine et le remplace par une toiture métallique à plusieurs versants, lui donnant son aspect actuel.

Le 9 juillet 2007, Wilfrid Lavoie revend la tour à un photographe de Kamouraska, Paul Charbonneau et sa conjointe Luce Lévesque, pour la somme de 210 000 $. Comme on le voit, ce chalet a pris beaucoup de valeur en l’espace de quelques années. Le couple Charbonneau-Lévesque était déjà locataire de la tour depuis un an. Le nouveau propriétaire, Paul Charbonneau, avait fondé en 2002 le site Internet www.soleildujour.com. Il prenait alors chaque jour une photo du coucher de soleil pour la mettre en ligne quelques minutes plus tard. À une époque où Internet commence réellement à devenir populaire, le site de Monsieur Charbonneau attire cinq millions de visiteurs en dix ans. Le photographe ne conserve toutefois la tour qu’une seule année. Il a néanmoins procédé à des travaux importants d’aménagement à l’intérieur ; subdivision des chambres, construction d’une nouvelle salle de bain et d’une salle de lavage. En 2008, Paul Charbonneau cède la tour pour la somme de 310 000 $ à un couple d’Outremont, Philippe Poullaouec-Gonidec et Marie-Josée Lacroix, qui en sont toujours propriétaires. Ces derniers sont réellement tombés sous le charme de cette propriété. Ils ont également effectué des travaux majeurs dont la reconstruction des fondations en béton, la consolidation des terrasses, la réfection de la toiture métallique et le changement des portes et fenêtres. Surtout, ils ont relié l’immeuble au réseau d’égout en éliminant la fosse septique. Par la même occasion, la ligne électrique a été enfouie et le site a fait l’objet de travaux paysagers. La rive a aussi été protégée contre l’érosion. Professeur émérite à l’École d’urbanisme et d’architecture de paysage de l’Université de Montréal, Monsieur Poullaouec-Gonidec entend prendre le plus grand soin de cette construction unique du patrimoine bâti rimouskois.

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.


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