Chroniques Le sanctuaire de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père

Le sanctuaire de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père

Établi en 1874, le sanctuaire de Sainte-Anne-de-la-Pointe-au-Père a accueilli des dizaines de milliers de pèlerins. On y a même observé des miracles !

Toutes les grandes religions ont des lieux de pèlerinage dont l’origine, pour certains, remonte à des temps très anciens. Dans le monde chrétien, on assiste à l’éclosion d’un grand nombre de lieux de pèlerinage aux XIXe et XXe siècles. Pensons seulement à Lourdes (1858) ou à Lisieux (1923) en France. Le Québec n’échappe pas au phénomène. Les pèlerinages à Sainte-Anne-de-Beaupré commencent dès le XVIIe siècle et le premier oratoire St-Joseph de Montréal voit le jour en 1904. Pour l’Église, l’afflux de milliers, voire de millions de visiteurs annuellement rapporte beaucoup d’argent.

Pointe-au-Père



Le pèlerinage de Sainte-Ann de la Pointe-au-Père est l’œuvre de Mgr Jean Langevin. On dit qu’il y songe déjà dès son arrivée à Rimouski en 1867 en constatant la ferveur que les marins et les pilotes installés à Pointe-au-Père vouent à sainte Anne. Mais Mgr Langevin a bien des choses à régler pour mettre en place les structures du nouveau diocèse de Rimouski, tant et si bien du reste que près de six années s’écoulent avant de voir le projet de sanctuaire prendre forme.

Le 8 février 1873, Mgr Langevin émet le décret autorisant la construction d’une chapelle en l’honneur de sainte Anne. Il s’agit d’un bâtiment en bois de 22,8 m sur 12,2 m, destiné éventuellement à être recouvert de brique. Cette chapelle fut bénite le 26 juillet 1874, jour de la fête de sainte Anne. Le pèlerinage de Pointe-au-Père était ainsi établi et reposait notamment sur une relique de sainte Anne apportée de Rome par Mgr Langevin. Comme le territoire de Pointe-au-Père fait encore partie de Saint-Germain-de-Rimouski, ce sont les prêtres de cette paroisse qui assument d’abord la charge de la chapelle et du pèlerinage. L’érection canonique de la paroisse de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père sera décrétée le 30 mars 1882 par l’évêché de Rimouski.


Un pèlerinage dans les années 1930. Photo tirée du livre Une lumière sur la côte.

Les premiers pèlerinages

Dès le départ, les pèlerins sont nombreux. Mgr Langevin s’occupe personnellement de la promotion du lieu. En 1875, il fait chanter une messe sur place en l’honneur de sainte Anne, dans le but d’obtenir que les paroisses de son diocèse soient préservées d’une épidémie de variole qui sévit un peu partout au Québec. Les pèlerins semblent affluer car, en 1876, Mgr Langevin écrit : « on y accourt chaque semaine de tous côtés pour évoquer cette grande Sainte ». Par ailleurs, pour aider au parachèvement et à l’embellissement du sanctuaire de Pointe-au-Père, Mgr Langevin ordonne la tenue de deux quêtes annuelles dans toutes les paroisses du diocèse de Rimouski qui comprend à cette époque, la quasi-totalité du Bas-Saint-Laurent, toute la Gaspésie et une grande partie de la Côte-Nord. Les donateurs se voient accorder des indulgences qui, selon l’Église, permettaient d’effacer en tout ou en partie la peine temporelle de péchés déjà confessés et donc de réduire le temps passé au purgatoire.



Intérieur de l’ancienne église de Pointe-au-Père. Carte postale, BAnQ numérique

Le pèlerinage à Pointe-au-Père se déroulait de façon simple et le rituel changea très peu au fil des décennies. Il constituait pour les pèlerins en confessions, messes, communions, prières individuelles près de la statue de sainte Anne et vénération de la relique. Dans un avis publié en 1888, Mgr Langevin précise comment les groupes surtout doivent bien se préparer avant d’entreprendre un pèlerinage au sanctuaire Sainte-Anne-de-la-Pointe-au-Père. L’évêque suggère, quelques semaines avant la date fixée, de faire une neuvaine de prières dans leur église paroissiale ou en famille. Il précise aux organisateurs qu’il ne s’agit pas d’une excursion de plaisir : « Aucune distraction ne doit détourner les pèlerins de leurs exercices de piété et le déroulement du pèlerinage doit être suivi scrupuleusement. Le retour se fera paisiblement pour ne pas voir se dissiper bien vite les bonnes impressions et les fruits du pèlerinage. Longtemps après l’événement, le pèlerin remerciera sainte Anne des grâces et faveurs obtenues ». Les curés de la plupart des paroisses organisaient des groupes, surtout l’été. La fête de sainte Anne, le 26 juillet, demeure le temps fort de l’année avec la venue de milliers de pèlerins. Pour l’occasion, on décore les abords du sanctuaire en dressant notamment un arc de triomphe fait de feuillage et de fleurs. Le 25 juillet au soir il y avait une procession aux flambeaux. En tête du cortège, venait la statue de sainte Anne. Il y avait aussi la fameuse relique portée par des prêtres. Le lendemain, les confessions commençaient très tôt le matin, à cinq heures, et l’évêque de Rimouski célébrait ensuite la messe de sept heures. La foule se pressait ensuite pour vénérer la relique.

La statue de sainte Anne dans l’ancienne église. Carte postale, BAnQ numérique

Guérisons miraculeuses


Quoi de mieux que des guérisons inexpliquées pour attirer les gens ? Dès la première année des pèlerins attribuent à leur visite au sanctuaire de Pointe-au-Père ainsi qu’à la bonne sainte Anne, maintes faveurs obtenues et guérisons. Dans les mois suivants l’ouverture du sanctuaire en 1874, on rapporte déjà des guérisons. Ainsi, Nazaire Beaulieu de Sainte-Angèle, un agriculteur incapable de travailler et alité pendant deux ans, a été guéri après son passage à la chapelle. Marie-Olivia Leclerc, aveugle depuis l’âge de 13 mois à la suite d’une méningite, recouvre complètement la vue le 15 août 1879 à la chapelle de sainte Anne. Marie Duclos, âgée de 39 ans de Shippagan, guérit de l’asthme dont elle souffrait depuis l’âge de 14 ans le 31 juillet 1879 à la suite de son pèlerinage à Pointe-au-Père.

La liste est très longue. En raison du nombre de guérisons alléguées, Mgr Jean Langevin décide d’instituer, dès le 15 octobre 1874, une commission d’enquête présidée par son frère et vicaire général du diocèse de Rimouski, Edmond Langevin. Ce dernier, bien souvent accompagné des curés des paroisses concernées, entend les miraculés, leurs parents et parfois les médecins qui ont constaté ces guérisons inexplicables. C’est ainsi, par exemple, que le vicaire général Langevin entend le 20 novembre 1874, Adeline Gagnon de Saint-Anaclet. La jeune femme de 26 ans était malade depuis cinq ans. Elle était incapable de marcher seule et devait garder le lit en raison de fréquents évanouissements. Aucun des médicaments prescrits ne semblait améliorer son état. Transportée cinq jours consécutifs à la chapelle de sainte Anne sur un grabat installé dans une charrette, elle recouvra la santé. Tous ces témoignages et bien d’autres sont conservés aux archives de l’archevêché.

Lancé en 1882, le Messager de Sainte-Anne de la Pointe-au-Père faisait connaître le sanctuaire

Le curé Bolduc

Le 22 septembre 1881, Mgr Jean Langevin confie au curé Majorique Bolduc la charge de s’occuper de la chapelle du pèlerinage de Sainte-Anne-de-la-Pointe-au-Père. L’année suivante, lorsque la paroisse est érigée canoniquement, l’abbé Bolduc est officiellement nommé curé de Pointe-au-Père. C’est lui qui aménage le premier cimetière. D’autre part, afin d’augmenter le nombre de visiteurs au sanctuaire, le curé Bolduc obtient du gouvernement la construction d’une route entre Pointe-au-Père et la gare de Saint-Anaclet.

L’hiver, le curé Bolduc se transforme en prêtre quêteur. De janvier à avril, il parcourt les paroisses de la Nouvelle-Angleterre et de certaines provinces canadiennes où il rencontre des Québécois émigrés. Il prêche et récolte des dons pour le sanctuaire de Pointe-au-Père. Il fait connaître son œuvre par la publication, à partir de 1882, du Messager de sainte Anne, un petit journal qui propose une chronique des pèlerinages et des pages de remerciements pour faveurs obtenues. Il fait aussi connaître le pèlerinage en Europe par un jumelage avec l’archiconfrérie de Sainte-Anne-d’Auray, célèbre sanctuaire de Bretagne également dédié à la protectrice des marins.

Les Eudistes

En raison du succès grandissant du pèlerinage de Pointe-au-Père, le deuxième évêque de Rimouski, Mgr André-Albert Blais, décide en 1903 de confier le sanctuaire aux bons soins d’une communauté religieuse, les Eudistes, qui viennent d’être chassés de France en raison de l’adoption de lois anticléricales. L’année suivante, les Filles de Jésus, une communauté de religieuses enseignantes, viennent prendre en charge la maison des pèlerins et s’occuper du presbytère. Elles vont également ouvrir un couvent à Pointe-au-Père qui deviendra un pensionnat. Les Eudistes vont rénover et embellir l’église et créer tout autour, un beau parc où se déroulent les processions. Ils élèvent plusieurs statues, construisent une grotte artificielle, aménagent un calvaire et une fontaine et installent un monument au Sacré-Cœur.

En 1960, la première chapelle qui constituait un riche patrimoine religieux, est malheureusement démolie et remplacée par l’église actuelle de Pointe-au-Père. Le dernier Eudiste a quitté la paroisse en 1967.

De nos jours encore, malgré la forte baisse de la pratique religieuse, le sanctuaire de Pointe-au-Père attire encore les foules. La 145e neuvaine qui s’est déroulée du 17 au 26 juillet 2019, avant la pandémie, affichait complet. Lors de la journée de l’onction des malades, le 21 juillet, pas moins de cinq autobus transportant des personnes vivant avec un handicap, ont convergé vers le sanctuaire.

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.


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