Chroniques Et la lumière fut !

Et la lumière fut !

Les débuts de l'électrification de la ville de Rimouski sont plutôt lents et le service va faire l'objet de nombreuses critiques.

À Rimouski on s’éclaire toujours à la lampe à l’huile et à la bougie lorsque, le 14 mars 1895, le Conseil municipal propose des privilèges avantageux à toute compagnie qui souhaiterait installer l’électricité dans la ville. Deux années passent et le 1er février 1897, la ville s’entend avec un premier promoteur, le médecin Jean-Baptiste Romuald Fiset, qui a représenté le comté de Rimouski à Ottawa de 1872 à 1882 puis en 1887 et 1896. Le docteur Fiset se voit accorder une exemption de taxes pendant 20 ans, ainsi que la permission de planter des poteaux dans les rues pour le passage des fils. Toutefois, le projet du docteur Fiset ne voit pas le jour.

Quatre ans plus tard, la municipalité accorde les droits à M. Bender, un ingénieur civil, mais encore une fois, rien de concret n’est réalisé.



Le 6 novembre 1900, un homme d’affaires rimouskois, Michel Ringuet, fonde la Compagnie électrique de Rimouski. Le 24 février 1901, la Ville de Rimouski cède à la nouvelle entreprise les droits pour l’aménagement d’un réseau électrique et lui accorde un contrat exclusif pour l’éclairage des rues. Michel Ringuet fait construire une centrale électrique sur la rivière Rimouski et confie à son neveu, Henri Ringuet, le soin d’installer la dynamo. Le 16 décembre 1902, le Conseil municipal adopte une résolution pour faire installer 32 lampes afin d’éclairer les rues et le premier janvier 1903, le contrat est signé avec la Compagnie électrique de Rimouski. Il est stipulé dans ce contrat que la municipalité va payer la somme de 6,66 $ par lampe, par année, à la compagnie.

L’usine électrique du Crédit municipal canadien en construction à Rimouski en 1912. Collection Richard Saindon

Le service de l’électricité connaît des ratés. Le système n’est pas fiable surtout en raison du faible débit d’eau de la rivière en hiver ou en période de sécheresse. Ainsi, le 2 mai 1904, la Ville de Rimouski informe Michel Ringuet qu’il n’a pas rempli ses obligations. Devant cette situation, un nouveau joueur arrive dans le décor, le Crédit municipal canadien. Cette entreprise est une filiale de la Saguenay Security propriété d’un financier de Chicoutimi, Alfred Dubuc. En 1905, le Crédit municipal rachète les installations de la Compagnie électrique de Rimouski qu’elle s’engage à parachever tout en doublant leur capacité. Le Crédit municipal est alors en mesure d’alimenter un réseau d’éclairage couvrant les localités de Rimouski, Notre-Dame-du-Sacré-Cœur et Bic. Quelques entreprises peuvent également être desservies. Parallèlement, il faut savoir que la Price Brothers a installé en 1902 sa propre centrale située dans son usine de pâte à papier à la chute du Petit Sault (La Pulpe), pour desservir ses moulins. La Price va construire un second barrage sera construit en 1928 qui sera baptisé « Le Dynamo ».


Usine électrique de la compagnie Price sur la rivière Rimouski. BAnQ Rimouski, Fonds du Séminaire, Boîte 31-A2, enveloppe 11

En 1912, le Crédit municipal achète pour la jolie somme de 20 000 $, le moulin à farine de Joseph Labrie qui se trouvait sur la rive sud de la rivière, en face de la petite centrale construite par la Compagnie électrique de Rimouski. Le Crédit municipal érige sur le site une nouvelle centrale hydroélectrique. Appelée Usine électrique de Rimouski, cette nouvelle installation est supérieure à l’ancienne, mais sa capacité s’avère rapidement insuffisante, particulièrement en période de basses eaux. Par ailleurs, jusqu’en 1918, le courant n’est distribué qu’après 17h00. Dans son Album souvenir 1829 – 1929, publié à l’occasion du centenaire de l’érection canonique de la paroisse Saint-Germain de Rimouski, l’historien Alphonse Fortin écrit à propos du Crédit municipal canadien : « Il y a parfois trop d’obscurité. Exemple : les quatre mois de janvier à avril 1922 alors que Rimouski revint à l’époque d’avant les fanaux ». Voilà qui en dit long sur la qualité du service.

La Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent



Les choses en sont là lorsque l’homme d’affaires Jules-A. Brillant fonde en mars 1922, la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent et installe son siège social à Rimouski. Déjà propriétaire de la Compagnie électrique d’Amqui, Brillant achète le 22 août 1922 les chutes Métis et amorce la construction d’une puissante centrale hydroélectrique à Price. La centrale Mitis-1 est inaugurée le 1er juillet 1923.

Barrage Mitis-1 Collection Les Amis des Jardins de Métis NAC 2009.171

Avant même la construction du complexe Mitis-1, Jules-A. Brillant cherche à faire l’acquisition du Crédit municipal canadien car il sait que le marché de Rimouski est très important pour assurer la rentabilité de la Compagnie de pouvoir. En septembre 1922, Brillant entreprend des négociations avec le propriétaire du Crédit municipal canadien, Alfred Dubuc. Ce dernier détient un contrat à long terme avec la Ville de Rimouski et il n’entend pas céder son réseau pour une bouchée de pain. En 1922, le Crédit municipal fournit l’électricité à 7500 clients dans la région de Rimouski. Les pourparlers durent deux mois et Brillant obtient gain de cause mais doit payer le prix fort. Il s’engage à verser une somme de 100 000 $ et en plus, il accepte d’acheter pour 150 000 $ d’obligations de la compagnie de Dubuc au Saguenay. Cette somme totale de 250 000 $ représenterait aujourd’hui 3,8 M$ ! Brillant va démolir les installations désuètes du Crédit municipal canadien sur la rivière Rimouski et à partir de 1923, la ville de Rimouski est alimentée avec l’électricité générée par la centrale Mitis-1.


L’édifice de la Compagnie de Pouvoir, rue de la Cathédrale, en 1955. Musée régional de Rimouski, fonds Louis-Paul Lavoie

Les choses vont bien pour un certain temps, mais bientôt, la Compagnie de pouvoir du Bas-Saint-Laurent fait l’objet de nombreuses critiques en raison des hausses successives de ses tarifs. En effet, les abonnés du Bas-Saint-Laurent doivent payer l’électricité jusqu’à quatre fois plus cher que dans les autres régions de la province. De plus, la demande croit rapidement et, en 1946, Mitis-1 ne suffit plus. La Compagnie de pouvoir doit procéder à des délestages et des génératrices alimentées au diesel sont installées à Rimouski. L’entrée en service en 1947 de la centrale Mitis-2 corrige la situation mais la demande explose dans les années 1950 provoquant une nouvelle pénurie d’électricité. Brillant conçoit le projet de construire 4 barrages sur la rivière Rimouski, mais le gouvernement du Québec refuse. On se tourne alors vers l’électricité de la Côte-Nord qui sera acheminée par des câbles sous-marins entre Baie-Comeau et Les Boules. Le système est mis sous tension en décembre 1954. Malheureusement, les câbles se brisent régulièrement. En janvier 1959, deux des trois câbles cessent de fonctionner. La Compagnie de pouvoir procède à de nouveaux délestages, privant à tour de rôle villes et villages d’électricité pendant des heures en plein hiver. On décide alors d’abandonner les câbles sous-marins et une gigantesque centrale thermique est construite à Les Boules.

La région de Rimouski et la majeure partie du Bas Saint-Laurent ne connaîtront plus de pénuries d’électricité seulement à partir de septembre 1962 avec la construction d’une ligne à haute tension entre Lévis et Les Boules.

Pour en savoir plus sur cette histoire et notamment sur la construction des barrages Mitis-1 et Mitis-2 ainsi que sur l’aventure des câbles sous-marins, je vous recommande mon livre coécrit avec Paul Larocque : Jules-A. Brillant, bâtisseur d’empires.

Richard Saindon, bachelier en histoire de l’Université du Québec à Rimouski, a mené pendant 36 ans une carrière de journaliste à la radio et à la télévision de Radio-Canada au Bas-Saint-Laurent. Il est l’auteur de Chronique du Bas-Saint-Laurent publié aux Éditions du Septentrion. Il a également écrit ou coécrit quatre autres livres portant sur l’histoire de Rimouski et de la région. Pendant 15 ans, il a aussi collaboré à la section Tourisme du plusieurs journaux dont La Presse, Le Soleil et Le Quotidien de Chicoutimi.


Télécharger l'application web du journal le soir

Télécharger
×