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Quand la démocratie se dilue dans l’immensité

L'opinion de Johanne Fournier
La carte électorale (Image Commission de la représentation électorale)

La nouvelle carte électorale publiée dans la Gazette officielle redessine le visage politique de la Gaspésie et d’une portion du Bas-Saint-Laurent. Le portrait n’est guère réjouissant. Désormais, deux immenses circonscriptions qui s’étireront sur des centaines de kilomètres suffiront à représenter ces régions.

L’opinion de Johanne Fournier

Par exemple, la circonscription de Matane-Matapédia devra couvrir 51 municipalités réparties dans deux régions administratives, avec trois centres de services scolaires à desservir.

De Sainte-Flavie à l’ouest jusqu’à Sainte-Madeleine-de-la-Rivière-Madeleine à l’est, en passant par la Haute-Gaspésie, le futur député aura un territoire digne d’un petit pays européen. De plus, La Mitis se trouvera à chevaucher deux circonscriptions.

À l’est, la circonscription de Gaspé-Bonaventure ne sera pas en reste, s’étendant de Grande-Vallée jusqu’aux Plateaux de la Matapédia.

Comment un seul élu pourra-t-il prétendre représenter adéquatement tant de citoyens dispersés sur un territoire aussi gigantesque? La question mérite d’être posée avec insistance.

Quand les chiffres oublient la géographie

La Commission de la représentation électorale du Québec s’est appuyée sur un calcul mathématique pour tracer ces nouvelles frontières. Une approche basée strictement sur des chiffres, qui fait fi des réalités géographiques et des besoins criants des régions éloignées.

En Gaspésie, le député n’est pas qu’un législateur qui siège à Québec quelques mois par année. Il devient souvent le seul recours face à l’absence de services gouvernementaux, palliant les manques dans des secteurs névralgiques, comme l’éducation, la santé et le transport.

Cette logique comptable rappelle l’épisode de 2011, quand la circonscription de Matane, alors jumelée avec La Haute-Gaspésie, avait tout simplement disparu du paysage politique. Aujourd’hui, l’histoire semble se répéter avec la même indifférence aux particularités régionales.

À juste titre, les élus locaux dénoncent une perte de représentation qui affecte directement le pouvoir politique des Gaspésiens et d’un certain nombre de Bas-Laurentiens.

Solution à portée de main

Heureusement, tout n’est pas joué. Le jugement qui a récemment abrogé la loi permettant de maintenir l’ancienne carte électorale rappelle opportunément que l’Assemblée nationale dispose d’autres moyens pour revoir ce redécoupage.

Le gouvernement pourrait déposer une nouvelle loi établissant des critères plus sensibles aux réalités territoriales. Il s’agit d’une solution politique qui nécessite volonté et courage.

L’échéancier politique joue en faveur d’une intervention rapide. Un projet de loi pourrait être adopté dans des délais très courts si les formations politiques faisaient preuve d’unanimité. Celle-ci devrait d’ailleurs couler de source : quel parti peut sérieusement défendre un système qui marginalise ainsi des régions entières?

Impasse judiciaire

Québec a demandé à la Cour suprême d’intervenir pour maintenir le statu quo jusqu’aux prochaines élections, réclamant un jugement sur le fond d’ici le 15 avril. Mais, cette stratégie semble vouée à l’échec.

La Cour suprême prend habituellement entre quatre et six mois pour répondre à une simple demande d’autorisation. Avec des élections prévues pour l’automne prochain, ces délais rendent pratiquement impossible le maintien du découpage actuel.

La voie judiciaire apparaît donc comme une impasse. Par conséquent, la Gaspésie et le Bas-Saint-Laurent risquent de se retrouver sacrifiés sur l’autel d’une égalité mathématique mal comprise et dénuée d’humanisme. La vraie démocratie ne se mesure pas qu’en nombre d’électeurs par circonscription, mais aussi en capacité réelle de représentation. Nos régions méritent mieux que deux députés perdus dans l’immensité.

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