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L’angoisse d’être expulsée du Bas-Saint-Laurent

Inès Petit est victime des changements aux règles de l’immigration
Inès Petit est arrivée au Québec il y a 10 ans pour poursuivre ses études. « La culture, le pays, je me suis découverte à travers ça. » (Photo Le Soir.ca- Bruno St-Pierre)

De nombreuses personnes immigrantes établies depuis des années au Bas-Saint-Laurent vivent une période d’incertitude majeure quant à leur avenir au pays. C’est le cas d’Inès Petit, qui vit avec l’angoisse d’être expulsée en raison des changements apportés aux règles de l’immigration par le gouvernement Legault.

Pendant ce temps, plusieurs entreprises multiplient les démarches pour conserver à leur emploi des personnes qualifiées, recrutées et formées à grands frais, mais qui se retrouvent aujourd’hui dans l’incertitude quant à leur droit de travailler au Québec.

Inès Petit est arrivée au Québec il y a 10 ans pour poursuivre ses études. « Je devais être ici trois ans, pour mon DEC. Finalement, je suis restée. La culture, le pays, je me suis découverte à travers ça. Je suis arrivée ici à 18 ans, j’ai comme grandi ici. »

Elle a occupé différents emplois avant d’être recrutée par l’Union des producteurs agricoles du Bas-Saint-Laurent. « Ma vie, mes amis, ma famille, c’est ici maintenant. »

Depuis quelques années, les règles encadrant l’immigration ont considérablement changé. Le permis de travail temporaire, qui était auparavant valide pour trois ans, doit maintenant être renouvelé annuellement. Le sien arrivera à échéance sous peu. « Ça fait six mois que j’attends une réponse. »

Puis, en décembre, le gouvernement a mis fin au Programme de l’expérience québécoise (PEQ), qui permettait à des travailleurs étrangers bien établis d’accéder à la résidence permanente.

Les personnes détenant un permis d’immigration temporaire au moment de l’abolition ont été laissées pour compte, sans droits acquis. Une porte s’est refermée pour Inès, comme pour de nombreux immigrants qui risquent désormais de devoir quitter le Québec.

Nouveau programme contesté

Le nouveau Programme de sélection des travailleurs qualifiés (PSTQ) impose désormais un système de pointage pour la sélection des candidats, notamment en fonction de leur connaissance du français, de leur lieu de résidence et de leur domaine d’expertise.

Les candidats doivent déclarer leur intérêt, puis attendre d’être invités lors de rondes de sélection, sans aucune garantie de recevoir une invitation.

Le PSTQ ne tient plus compte du parcours des personnes immigrantes, mais compare plutôt les profils entre eux selon des critères changeants et discrétionnaires établis par le ministre de l’Immigration. Dans le cas d’Inès, dont l’expérience en administration est plus récente, les chances d’être invitée sont pratiquement inexistantes.

Elle trouve les nouvelles règles particulièrement difficiles à vivre. « Je comprends qu’il faut passer par certaines étapes pour être acceptée, mais là on me note sur tout. Mes études ici, mon travail, où j’habite, sans tenir compte de ce que j’apporte à la société. »

Elle dénonce l’arbitraire du processus. « Quand ils coupent des permis comme ça, ils ne voient pas qu’ils coupent aussi la vie des gens. Les gens font leur vie ici. Ils ont des enfants, travaillent, s’impliquent et là on dit : bon, on va couper parce qu’il y a trop de monde qui vient. Ils ne se rendent pas compte de ce que ça fait. »

Inès Petit a occupé différents emplois avant d’être recrutée par l’Union des producteurs agricoles du Bas-Saint-Laurent. (Photo Le Soir.ca- Bruno St-Pierre)

« Je ne sais pas si je vais rester ici ou s’ils vont me dire que la réponse est négative et que je dois partir. J’y pense beaucoup et ça me cause, veut veut pas, de grosses crises d’angoisse », explique Inès, la gorge serrée, retenant ses larmes. « Ma vie est ici. Je suis établie, je suis très bien. C’est extrêmement stressant. »

La jeune femme n’a d’autre choix que d’envisager le pire. Elle a prévenu ses parents en France qu’elle pourrait être forcée de revenir. « Je leur ai dit : si je dois retourner demain, il faudra que je réapprenne à vivre en France. C’est le pays où je suis née, mais ce n’est plus le pays ni les gens qui me rejoignent. »

Ses collègues sont tout aussi inquiets. Pour eux, Inès est une amie, un membre de la grande famille rimouskoise, une personne engagée qui aime le Québec. Bien plus qu’un simple numéro dans un dossier d’immigration.

La dernière chance

De nombreuses entreprises et organisations tentent actuellement de trouver des solutions pour conserver leur main-d’œuvre immigrante, souvent recrutée à l’étranger avec la promesse d’une voie claire vers la résidence permanente.

Dans le cas d’Inès, l’UPA est en démarche pour obtenir un permis de travail fermé.

« Le permis serait uniquement valide pour cet emploi. Je ne pourrais pas travailler ailleurs. Si je voulais changer d’emploi, il faudrait demander un autre permis fermé. Et si mon lien d’emploi est rompu, je dois partir. C’est ma seule solution actuellement pour rester au Québec. »

Même cette option demeure incertaine. Plusieurs organismes de défense des droits des personnes immigrantes dénoncent ce type de permis, qui peut parfois mener à des abus de la part des employeurs.

Inès se dit tout aussi angoissée à l’idée de devoir partir que de ne pas savoir quelles seront, demain, les règles du jeu pour son avenir. Sa dernière option pourrait lui glisser entre les doigts.

« Je suis tellement chanceuse de l’entreprise dans laquelle je suis tombée que, s’ils me coupent ça, moi… », dit-elle, sans pouvoir terminer sa phrase.

Clause de droits acquis

Lors de l’abolition du Programme de l’expérience québécoise, le gouvernement n’a pas tenu compte des personnes déjà établies au Québec et détenant un permis d’immigration temporaire. Les règles ont changé abruptement pour tout le monde.

Auparavant, le PEQ offrait aux immigrants ayant complété leurs études ou travaillant au Québec une voie d’accès à la résidence permanente. L’absence de droits acquis pour les personnes déjà établies est largement dénoncée.

La directrice d’Accueil et intégration Bas-Saint-Laurent, Sarah Toulouse, rappelle que ces étudiants et travailleurs étrangers sont arrivés selon les anciennes règles. « Il n’y a pas de clause grand-père pour ceux qui étaient déjà ici. »

Cette situation engendre de nombreux drames humains. « Des personnes qui ont bâti leur vie ici, qui ont étudié, trouvé un emploi, qui parlent très bien français et qui contribuent à la société de multiples façons se voient fermer la porte, simplement parce que la trajectoire qu’elles avaient anticipée n’existe plus. »

Selon madame Toulouse, le gouvernement se donne désormais le pouvoir de choisir qui pourra accéder à la résidence permanente.

La directrice d’Accueil et intégration Bas-Saint-Laurent, Sarah Toulouse. (Photo courtoisie)

« Les personnes soumettent leur dossier, qui est évalué selon un pointage, puis le gouvernement lance des invitations en fonction du pointage, du marché du travail et des régions. Ces règles peuvent être modifiées en tout temps. C’est une façon de sélectionner qui ils veulent », exprime Sarah Toulouse.

Le nombre de travailleurs immigrants qui comptaient sur le PEQ au moment de son abolition demeure inconnu.

« Il y en a assurément beaucoup. À plus ou moins long terme, il y aura de nombreuses situations extrêmement déchirantes », soutient madame Toulouse.

Une demande adressée au ministère de l’Immigration afin de connaître le nombre de personnes concernées au Bas-Saint-Laurent est restée sans réponse. Le ministère n’indique pas non plus combien de personnes de la région ont reçu une invitation dans le cadre du PSTQ.

Accueil et intégration Bas-Saint-Laurent réclame avec insistance l’instauration d’une clause de droits acquis pour les personnes détenant un permis d’immigration temporaire avant l’abolition du PEQ.

« L’immigration est souvent abordée de façon mathématique, en termes de chiffres et de seuils d’admission. Or, sur le terrain, nous accompagnons des humains qui vivent des situations difficiles. Nous avons à cœur de préserver leur dignité. Nous n’avons pas l’impression que le système poursuit la même intention lorsque les normes changent sans préavis et que des portes se ferment sans offrir de chances à ceux qui sont déjà ici. »

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