Quand la machine de l’État prend le dessus
L'opinion de Robin Lebel
La scène politique bouge à tous les niveaux ces temps-ci. Du municipal à l’international, les secousses se multiplient et la confiance du public s’effrite. L’incompétence, ou du moins la perception d’incompétence, semble avoir atteint un sommet. L’État, devenu tentaculaire, peine à se mouvoir.
On peut se demander si notre propre conception de la moralité collective n’a pas contribué à ce glissement.
Certains se sont empressés de me rappeler, non sans ironie, la récente maladresse de Mark Carney, qui a déclaré appuyer les États-Unis dans leur confrontation avec l’Iran.
Comme si j’allais soudainement prendre sa défense. Qu’on se comprenne, je reconnais ses compétences, mais je n’ai aucune intention de jouer les avocats de Carney.
Sur le terrain de la souveraineté, d’ailleurs, les événements confirment ce que j’anticipais depuis des mois. Le dernier sondage montre une chute spectaculaire du mouvement souverainiste. On parle maintenant de 29 % d’appui à la souveraineté.
Lorsque les lacs s’assèchent, les vieilles épaves remontent à la surface. Nous y sommes. Encore que la montée des eaux se soit produite plus rapidement que je ne le croyais.
Croire que Paul St-Pierre Plamondon pourra renverser la tendance actuelle relève davantage de l’espoir que de l’analyse. La politique traverse un creux de vague profond. Les joueurs les plus compétents ne sont pas sur la surface de jeu.
Quelques exceptions subsistent. Pascal Bérubé fait un travail rigoureux à Québec, Guy Caron, un maire solide à Rimouski et, oui, Mark Carney, qui demeure une figure crédible à Ottawa. Mais cela ne suffit pas.
Décideurs compétents
Pour gouverner efficacement, il faut qu’au moins 70 % des élus dépassent la moyenne. Pas seulement des gens bien intentionnés, mais des décideurs compétents, capables de comprendre et de piloter la machine étatique.
Or, au Québec, cette machine est devenue omniprésente. Chaque problème appelle une nouvelle règle; chaque règle, un mécanisme de contrôle; chaque mécanisme, une équipe de fonctionnaires. L’appareil public enfle sans cesse.
Les fonctionnaires, protégés par des conventions solides, deviennent pratiquement inamovibles. Qu’ils soient performants ou non, ils restent en poste. Et, pour justifier leur présence, ils créent parfois eux-mêmes de nouveaux besoins, de nouvelles procédures, de nouvelles couches administratives.

Ce sont eux qu’on appelle les « mandarins » de l’État. Et non, ils ne font jamais partie des compressions. On coupe en bas, sous eux : les surnuméraires, les contractuels, les postes laissés vacants après les départs à la retraite. Certains postes restent gelés… jusqu’à ce qu’un ami bien placé ait besoin d’un refuge temporaire avant sa propre retraite.
Les entrepreneurs privés, eux, connaissent très bien cette dynamique. Ils voient, au quotidien, à quel point les mandarins et leurs adjoints contrôlent les leviers.
Pourquoi? Parce que les élus passent, mais les mandarins restent. Les gouvernements récents, souvent fragiles, manquent de poids politique. Les hauts fonctionnaires, eux, maîtrisent le système. Ils accueillent les nouveaux ministres avec une avalanche de rapports, de notes et de procédures. Avant même d’avoir trouvé leurs repères, les élus sont déjà engloutis par la machine.
Démocratiques, oui. Libres?
Ce cycle tourne depuis le milieu des années 1990. Un mouvement perpétuel que personne ne semble en mesure d’interrompre.
Et pourtant, on continue de réclamer plus de lois, plus d’encadrement, plus de règlements. Il suffit d’écouter LCN ou La Joute pour entendre, à intervalles réguliers, de nouvelles propositions de réglementation. Il y a aussi l’émission Tout le monde en parle, qui n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de donner des leçons de moralité de toutes sortes.
On se dit libres et démocratiques. Démocratiques, oui. Libres? De moins en moins. Nous ressemblons parfois à un peuple en liberté conditionnelle, surveillé par un système que nous avons nous-mêmes construit. À force d’empiler les règles, nous finirons tous un jour par nous y prendre les pieds.
La liberté, telle qu’on l’a connue, s’effrite. On pointe la Chine ou la Russie comme des régimes autoritaires, ce qu’ils sont.
Mais lorsqu’on observe le quotidien de leurs citoyens, on se surprend parfois à constater qu’ils jouissent, dans certains aspects de leur vie, d’une marge de manœuvre, d’une liberté que nous avons perdue.
Si nous voulons redevenir un peuple réellement libre, si nous voulons un jour devenir un pays, il faudra revoir nos priorités.
La compétence a un prix. En politique comme ailleurs, il faut accepter de le payer. Il faudra aussi cesser de tout réglementer. Moins de règles, moins de bureaucratie. Pourquoi ne pas commencer par un ménage sérieux dans l’appareil de l’État, en éliminant ce qui n’est pas essentiel?
La morale a sa place. Mais lorsqu’elle devient un carcan qui nous étouffe, c’est que nous avons franchi la ligne.
