Le Canada des grands projets a oublié l’est du pays
L'opinion de Robin Lebel
Mark Carney montait sur scène au congrès national du Parti libéral du Canada à Montréal, le 11 avril en lançant, avec l’assurance d’un narrateur de documentaire : « Nous, Canadiens, avons ouvert la voie maritime du Saint-Laurent dans les années 60. Nous avons construit la Transcanadienne d’un bout à l’autre du pays. »
Pour quiconque vit dans l’Est-du-Québec, cette phrase résonne comme un slogan mal révisé. Parce que la « Transcanadienne », chez nous, c’est surtout l’autoroute 20, qui s’est longtemps arrêtée net à Rivière-du-Loup et qui, aujourd’hui encore, s’essouffle à la hauteur de Trois-Pistoles.
Entre Le Bic et Mont-Joli, on roule sur un tronçon à une seule chaussée, comme si le temps avait décidé de faire du surplace.
Quant à la voie maritime du Saint-Laurent, elle transporte surtout des porte-conteneurs, pas des citoyens. Les communautés riveraines, elles, regardent passer les cargos comme on regarde passer un train qu’on n’a jamais eu.
Sur le terrain, la réalité est beaucoup moins triomphale. Le traversier de Rivière-du-Loup ferme l’hiver. Celui de Trois-Pistoles aussi.
À Matane, le F.-A.-Gauthier assure le service trois fois par semaine depuis peu, quand tout va bien, pour approvisionner la Côte-Nord. Le reste du temps, on fait quoi? On prend la 138 ou la 132, ces routes qui suivent encore le squelette du vieux chemin du Roy.
De Tadoussac à Baie-Comeau, puis Sept-Îles, une seule route, un seul cordon ombilical. Le Bas-Saint-Laurent n’est pas mieux loti : la 132 boucle la Gaspésie comme au siècle dernier.
Et le traversier Rimouski–Forestville, censé renaître en 2026, peine encore à toucher l’eau. Le rail? Oublions ça : c’est un dossier oublié sur le coin d’un bureau fédéral.
S’en souvenir au moment de voter
Depuis plus de 400 ans, une partie de l’est du pays vit dans un cul-de-sac. Certains affirment qu’il faudra se souvenir du discours de Mark Carney lorsque viendra le moment de voter aux prochaines élections provinciales.
Selon cette lecture, la question de l’avenir politique du Québec, jusqu’à l’idée d’en faire un pays, s’inscrit dans la volonté de freiner les milliards qui quittent la province et l’Est-du-Québec pour alimenter la balance canadienne.
Le Canada devra bientôt fonctionner comme une union pour les grands dossiers, laissant aux provinces un statut d’États plus autonomes.
Selon cette vision, le fédéralisme centralisateur ne sert plus qu’une partie du pays. Il est maintenant grand temps d’envisager autre chose pour le peuple canadien dans son ensemble.
Les régions qui produisent, exportent et occupent le territoire méritent mieux que les mêmes promesses recyclées à chaque campagne électorale.

