Caribous : « On sait quoi faire », mais la volonté manque
L'opinion du spécialiste Martin-Hugues St-Laurent
L’espoir demeure pour sauver la disparition des caribous du parc national de la Gaspésie et ailleurs. « On sait quoi faire », tranche sans aucun doute le spécialiste en écologie animale à l’Université du Québec à Rimouski, Martin-Hugues St-Laurent.

Mais attention, pourvu que la politique et la population acceptent de changer les choses.
« Est-ce qu’on a le leadership politique et l’appui de la population dans l’utilisation des terres ? Le gouvernement du Québec prend les choses au sérieux en déployant des moyens financiers, comme le contrôle des prédateurs et les enclos. Les enjeux sont socio-économiques et non scientifiques. Le frein est davantage politique », poursuit le scientifique en entrevue dans le cadre de l’émission et du balado « Rendez-Vous Nature ».
Le caribou est l’emblème du parc national de la Gaspésie. Là comme ailleurs dans l’hémisphère nord du pays, des populations sont en déclin avancé. En 1978, on comptait une harde de 250 têtes sur les hautes montagnes du parc gaspésien.
Depuis les 10 dernières années, celle-ci dégringole presque à vue d’œil, victime de la disparition de son habitat, issue des coupes forestières entraînant du coup la perte de sa nourriture essentielle, la mousse à caribou, un lichen indispensable en hiver.
La prédation par les ours et les coyotes, certains sports en montagne, le tourisme hivernal et les changements climatiques font également partie des causes qui minent dangereusement l’existence du caribou.
À l’abri des prédateurs
Pour contrer ce déclin, le ministère responsable de la Faune a installé des enclos, comme ceux utilisés pour le bétail, mais plus hauts et sophistiqués. Les caribous, en captivité éphémère, sont protégés des prédateurs et bénéficient de soins requis et de nourriture.
À l’abri, les femelles gestantes peuvent mettre bas en paix ses rejetons, protégés des ours et des coyotes.
Selon les derniers chiffres en octobre dernier, le ministère estimait le nombre de caribous en captivité du parc gaspésien à 23, soit sept mâles adultes, 11 femelles adultes et cinq faons. Mais même avec des enclos, le déclin se poursuit.

En 2022, on estimait les caribous de la Gaspésie à 34 individus, 11 de moins en deux ans. Québec tente de contrôler les prédateurs depuis 35 ans.
Mais les ursidés et canidés remplacent rapidement ceux capturés. Contrairement aux cervidés, dont le cerf qui peut donner trois faons par année, la femelle caribou ne produit pas de faon chaque année, sinon un seul. En situation de fragilité ou en diminution, les coyotes, surtout, se reproduisent davantage.
Prédateurs hors contrôle
« Une population de prédateurs, qu’on abaisse en nombre, va se partager les ressources disponibles, dont la nourriture, en moins d’individus. L’augmentation de l’énergie acquise va être redirigée vers la reproduction. Oui, ça existe et c’est ce qui peut expliquer que l’on contrôle les prédateurs de la Gaspésie depuis plus de trois décennies, avec une intensité de plus en plus grande. Mais malheureusement, on n’est pas en mesure de prendre le dessus sur les populations d’ours et de coyotes », confirme le spécialiste de la grande faune.
En moyenne, il se capture quelque 30 à 50 prédateurs par espèce. « La péninsule gaspésienne est maintenant un site de choix des prédateurs où il faut investir davantage d’énergie dans la production de prédateurs. Ceux-ci vont déborder dans le parc de la Gaspésie », estime Martin-Hugues Saint-Laurent.

Selon ce dernier, la science est en mesure de répondre à plusieurs questions pour tenter d’identifier autant de leviers sur lesquels elle pourrait se concentrer, dont les niveaux tolérables de coupes forestières.
« Est-ce qu’on a un enjeu génétique dans cette population qui limite sa capacité de rebond ? C’est la science qui a aussi été en mesure d’identifier les ours et les coyotes comme des prédateurs problématiques. C’est aussi la science qui est en mesure d’identifier des modes avec lesquels on pourrait faire de cohabitation avec les skieurs hors-pistes. Et c’est aussi la science qui est en train d’éclairer Québec sur les impacts réels des épidémies de la tordeuse des bourgeons de l’épinette sur les populations. »

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