L’histoire de nos pères
L'opinion de Robin Lebel
L’histoire de nos pères. Comme je ne connais pas le vôtre, je vais vous parler du mien. Un homme simple, sans bruit, sans éclat, mais habité d’un calme solide, d’une force tranquille que je ne comprenais pas à l’époque.
Mon plus vieux souvenir de lui n’est même pas un souvenir, c’est une photo. Noir et blanc. Mon père, assis au bout de la table, une tranche de pain à la main, le regard perdu quelque part où je n’avais pas accès. Ce regard-là m’a hanté toute ma vie. Je ne savais pas pourquoi, mais il me suivait.
Et voilà qu’aujourd’hui, soixante-quatre ans plus tard, je me surprends à m’asseoir comme lui, au même bout de la table, comme si ce geste me ramenait à lui.
Je l’ai mieux compris bien des années plus tard, parfois même après sa mort, dans ces moments où la vie m’a forcé à traverser les mêmes épreuves que lui. Pour comprendre cet homme, il faut raconter un morceau de sa jeunesse.
À treize ans, il revenait de Port-Cartier après avoir bûché tout l’hiver avec deux amis, les Brisson de Sainte-Blandine. Ils débarquent du traversier, passent à l’hôtel St Louis pour louer un cheval et une calèche afin de rentrer chez eux, quinze kilomètres plus loin.
Le propriétaire refuse. Pas confiance. Ils rentrent donc à pied, dans la nuit noire, et n’arrivent qu’à trois heures du matin. À cette époque, inutile de dire qu’il n’y avait pas de lampadaires pour éclairer les chemins de rang.
Le lendemain, mon père demande à son propre père d’aller déposer sa paie de chantier. Il ne l’a jamais revue. « Il l’a gardée », disait-il simplement.
Échapper à « l’abîme »
À seize ans, la police militaire l’arrête alors qu’il marche dans le village. La guerre est bien réelle pour lui. Ce n’est qu’à Québec, grâce à son baptistère, qu’il échappe à ce qu’il appelait « l’abîme ».
À dix-neuf ou vingt ans, la mort frappe encore. Un arbre lui tombe sur le dos. À l’hôpital, les médecins le croient mort et tirent le drap sur lui. Il entend tout, incapable de bouger. Alors il souffle, juste assez pour faire bouger le tissu. On le ramène à la vie. Je suis là pour en témoigner.
Tout ça avant vingt ans. Les camps de bûcherons, les nuits de marche, la mort frôlée trois fois. Comment ne pas voir en lui un héros du passé? Il a été un père exemplaire, tout comme ma mère. Ils ont eu neuf enfants.
Pourquoi raconter tout ça aujourd’hui? Parce que l’actualité de 2026 me fait parfois éclater de rire. Un type se dit insulté chez le coiffeur, porte plainte et reçoit 500 dollars parce qu’on n’a pas respecté son identité sur un formulaire.
Riches, pourvus, confortables
Pendant ce temps, on écoute des panélistes se déchirer chaque jour pour remplir leur contrat, nous convaincre que tout va mal. C’est faux. On n’a jamais été aussi riches, aussi pourvus, aussi confortables. On pète dans la soie comme jamais.
Il serait temps d’admettre que, oui, tout va bien. Vraiment bien. Et qu’on n’a pas besoin d’en vouloir toujours plus. Notre époque devrait plutôt se demander où couper, quels gestes poser pour sauver ce qui reste de notre planète. L’environnement, lui, ne négocie pas. Il réagit au tic-tac de nos décisions.
Et comme individus, il serait temps de sortir de nos faux scandales, de nos indignations instantanées. On est devenus une gang de peureux. Tout nous choque, tout nous heurte. On n’est pas venus au monde pour regarder la peinture sécher. Le risque, le gros bon sens, la joie de vivre font partie de la vie.
On s’en va où, avec nos skis de bien-pensants?
Oui, madame, monsieur, ou genre en tout genre, même vous, monsieur le juge. Il est grand temps de revenir à la raison avant que la raison ne vienne nous chercher elle-même.


