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Le lunfardo : l’argot d’Argentine

Un niveau de langue populaire comme le joual au Québec

Le lunfardo est à l’Argentine ce que le joual est au Québec : un niveau de langue populaire, un argot, qui au fil des ans s’est développé dans la société, en parallèle avec la langue plus conventionnelle: c’est-à-dire l’espagnol pour l’Argentine et le français pour le Québec.

Tout comme le joual au Québec, le lunfardo rue souvent dans les conventions sociales argentines, avec sa brassée de mots nouveaux, souvent amusants et parfois irrévérencieux.

Par contre, contrairement au Québec, les jurons religieux sont absents de ce vocabulaire. Pourquoi ?

Monsieur Oscar Conde, linguiste et membre de l’Académie argentine des lettres, tente une réponse.

« En Argentine, les intellectuels et les progressistes disent parfois du mal du catholicisme, à tort ou à raison. Par contre, selon moi, les citoyens, en général, ne perçoivent pas l’Église comme une autorité abusive. Oui, l’Église argentine a toujours tenu une ligne conservatrice sur le divorce, l’avortement ou l’homosexualité. C’est vrai que certains de ses membres ont collaboré avec la dictature militaire, de 1976 à 1983. Par contre, de très nombreux prêtres ont démontré un grand engagement envers les pauvres. Ils ont créé des écoles, organisé des soupes populaires, lutté contre le trafic de la drogue. Je ne pense pas qu’il y ait en Argentine beaucoup de rancune ou de haine contre cette institution. »

Au Québec, les jurons religieux se sont développés de manière persistante dans le langage populaire en réaction à la présence du clergé catholique qui s’est imposé autrefois comme autorité rigoureuse dans la conduite familiale et dans l’expression culturelle.

Et si le clergé s’en était tenu à son rôle, indéniable, de soutien à la population en éducation et en santé, ce répertoire de jurons aurait-il vraiment fait irruption de façon aussi fracassante dans la langue courante ?

Au Québec, c’est seulement dans les années 1960 que le joual a acquis une certaine acceptabilité sociale, lorsque des chanteurs et écrivains d’ici ont osé utiliser ce niveau de langue dans leurs œuvres, exprimant des émotions bien vivantes.

Aujourd’hui, des expressions comme : « péter de la broue », « tirer la plogue », « pogner les nerfs », « pas pire pantoute » ou « c’est platte en tabarnouche ! » sont considérées comme des tournures populaires typiquement québécoises.

Langue populaire

En Argentine, le lunfardo, dans un contexte différent, occupe un créneau semblable au joual québécois. À la fin du 19e siècle et au début du 20e, des masses d’immigrants de classes populaires sont arrivés à Buenos Aires, en provenance de nombreux pays, mais surtout de l’Italie et de l’Espagne.

L’espagnol était déjà la langue d’usage, mais dans les quartiers populaires de la ville, une foule de mots et de tournures sont apparus, donnant une couleur spéciale au langage local, qui se distinguait ainsi de l’espagnol de Madrid.

Ce phénomène linguistique s’est développé parallèlement au tango, dont les paroles, dans ses débuts, baignaient dans la grivoiserie. Les chansons de tango ont utilisé ce vocabulaire argotique pour exprimer les peines d’amour, la nostalgie, mais aussi l’ironie, les sautes d’humeur…

Plus tard, la chanson rock y a également puisé, tout comme le théâtre ou la bande dessinée. De nombreux mots nouveaux ont fleuri, comme ce fut le cas au Québec.

Au départ, le lunfardo était simplement un lexique de mots un peu mystérieux, avec des sens imprécis. Cela permettait aux gens de se parler sans que les responsables de la censure ne puissent comprendre !

Par exemple, le mot « botón » (bouton) servait à désigner un agent de police, car ceux-ci avaient des boutons sur leur uniforme. « Amurado » (emmuré) pouvait aussi bien exprimer une personne emprisonnée qu’un individu amoureux, prisonnier de sa passion…

Des mots comme « mina » (femme), « pibe » (garçon), « boliche » (bar), « bardo » (problème), « acelerado » (excité) et « apoliyar » (dormir) donnent encore aujourd’hui une saveur à l’identité argentine.

Idiot

Dans la langue populaire québécoise, les termes qui signifient « fou » ou « idiot » sont nombreux : épais, ti-coune, niaiseux, tarlais, twit, cave, zozo, etc. C’est aussi une particularité du lunfardo qui, en plus des termes conventionnels comme « loco » et « tonto », propose : boludo, gilastro, pajerto, papafrita, pescado, salame

L’expression « ¡ Che Boludo ! » est un peu l’équivalent de « Maudit que t’es fou ! », tournure québécoise utilisée à bien des sauces, entre copains… D’ailleurs, le surnom d’Ernesto Guevara, « el Che », visait justement à souligner amicalement son origine argentine.

Plusieurs mots en lunfardo ont leurs syllabes inversées, de la même façon que le verlan en France. Ça s’appelle le vesre. Ainsi, « mionca » signifie camión (mais aussi une femme opulente et attirante…). « Gotán » veut dire tango. Café et pizza sont devenus « feca » et « zapi »… « Cheno » est l’envers du mot nuit (noche), mais il signifie plutôt l’ambiance de la nuit.

Aujourd’hui, ce niveau de langue argotique est parfois considéré comme fruste, vieillot… Les nouvelles générations préfèrent créer leur propre argot, influencé par l’anglais (espanglish), notamment en matière de technologie.

Malgré tout, il est encore fréquemment utilisé dans les conversations informelles entre gens qui se connaissent bien, dans toutes les classes sociales.

L’usage du lunfardo n’empêche nullement les Argentins de se comprendre quand ils parlent à d’autres hispanophones, dans un langage plus conventionnel, tout comme les Québécois n’ont en général pas trop de difficultés à discuter avec les francophones de l’Europe ou de l’Afrique, en mettant de côté les termes trop familiers.

Il existe à Buenos Aires, depuis 1962, une Académie du Lunfardo et des spécialistes ont recensé 6000 mots propres à cet argot. Plusieurs livres ont été écrits pour décrire le phénomène. On va même jusqu’à célébrer le lunfardo chaque année, le 5 septembre !

Pour lire d’autres chroniques sur la lecture : https://journallesoir.ca/category/lecture/

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