Corégone : un bateau qui traverse le temps
Il traverse le lac Témiscouata depuis 50 ans
Le Corégone traverse le lac Témiscouata depuis 50 ans. Trois ans seulement après sa mise à l’eau, Régis Caron a commencé à y travailler. Son passage derrière la barre s’est effectué en 1988. Encore aujourd’hui, il accueille les passagers sur le bateau et assure la liaison entre les rives. Embarquez, on part faire un tour.
Par Lydia Barnabé-Roy, Initiative de journalisme local- Infodimanche
Laissez-vous porter par l’histoire, des anecdotes et des gens qui fait la différence pour la survie de ce traversier.
En 1976, le Corégone a pris la relève de son prédécesseur, le Colon, pour maintenir la traversée du lac. Il a pu naviguer 34 ans, sans grande houle, avant de devoir cesser ses activités en 2010 afin de permettre la refonte des quais.
«Le fédéral ne voulait plus s’occuper des quais. À ce moment-là, il y a eu des négociations avec le gouvernement qui les a refaits et qui a transféré à une société sans but lucratif leur propriété», explique l’ancien président du conseil d’administration de la Corporation de la Traverse du Lac Témiscouata, Claude Ouellet.
Le bateau a été remis en fonction en 2014. «Ce qui fait qu’à la reprise, les gens avaient perdu un peu l’habitude du traversier», indique M. Ouellet. Un plan d’affaires avait été mis sur pied pour faciliter le retour de la traverse. «Mais ça n’allait à peu près nulle part. Les gens du milieu payaient beaucoup trop cher pour traverser ce qui fait que d’année en année, les gens arrêtaient de prendre traversier.»
Lorsqu’il est arrivé à la tête du CA, en 2017, environ 12 500 passagers, incluant 5 000 automobiles, montaient à bord du Corégone. Une vignette réservée aux Témiscouatains, leur donnant un escompte sur leurs traversées, a donc été créée. «L’année d’après, on a vu que le nombre de trajets de personnes a doublé. On a sauté quasiment à 25 000 passagers. Ç’a été vraiment le coup d’essor», souligne M. Ouellet.
Preuve de l’efficacité de ce nouveau système, la Corporation a pu rembourser en trois ans seulement l’entièreté de sa dette à la Régie des quais. Cette dernière avait prêté les 100 000 $ nécessaires à la remise à niveau du Corégone pendant sa pause forcée entre 2010 et 2014.
Le bateau a de nouveau été contraint de rester à quai en 2020, en raison de la baisse drastique de revenus, en lien avec la pandémie du coronavirus. Le député à ce moment, Denis Tardif, a octroyé une aide financière de 150 000 $ sur 3 ans en 2021 afin d’aider la relance de la traverse. «Il a obligé aussi la MRC du Témiscouata et les municipalités de Saint-Juste-du-Lac et de Témiscouata-sur-le-Lac de s’engager à donner une subvention annuelle pour financer les frais à 90 % des grandes exploitations», rappelle l’ancien président. «C’est vraiment ça qui a sauvé la vie du traversier, l’implication du milieu, de la MRC et des municipalités environnantes.»
Dans l’ombre du traversier
En arrière-plan, souvent à l’abri des regards, plusieurs personnes travaillent à la pérennité de cette liaison essentielle pour le Témiscouata.
Claude Ouellet a donné neuf ans de son temps pour remettre sur pied la traverse. Avant lui, son père Normand a aussi fait sa part comme capitaine, en travaillant sur le premier traversier.
«Il faisait 92 heures par semaine parce qu’il y avait juste un chiffre. Il commençait à 7 h le matin, puis il finissait à 8 h le soir. C’était 7 jours par semaine», se remémore-t-il. Son papa a été le premier à tenir la barre du Corégone lorsqu’il a succédé au Colon. Réginald Ouellet, qui a donné plusieurs décennies à la traverse, a aussi navigué les deux bateaux.
«Ce que je retiens, c’est l’implication des gens qui ont travaillé sur le traversier. Ce sont tous des gens qui ont fait 30 ans et plus de service. Il y en a beaucoup. Je pense que c’est important. Si le bateau survit aujourd’hui, c’est en partie à cause de ces gens-là», croit-il.
L’histoire de Guy Saint-Pierre, que tous connaissent puisqu’il s’occupe du pont de glace l’hiver, a aussi un tel lien qui l’unit à son paternel. Il est devenu mécanicien pour le traversier, tout comme son père avant lui. Il a débuté lors de la mise à l’eau du Corégone, en 1976 et y est resté 20 ans.
«Les premières années que j’ai travaillé là-dessus ce bateau-là comme mécanicien, les moteurs c’était pas ceux-là qu’il y a là. C’étaient des moteurs à gaz Ford converti diesel qu’ils appelaient, des 32-08», partage-t-il. Un soir, le Corégone a traversé de Saint-Juste à Notre-Dame afin de se rendre à une exposition de cultivateurs. «Quand on est arrivé à Notre-Dame, j’étais sur le pont, puis le bateau a « shaké ». Je me suis dit : « Y’a dequoi qui va pas, y’a un moteur qui a arrêté ». Le vilebroquet, le « crank », était cassé. Le bateau a été arrêté quelques semaines», raconte-t-il, mentionnant la chance d’avoir pu accoster à temps.
À un autre moment, lorsque le bateau se rendait à Saint-Juste, le capitaine avise M. St-Pierre qu’il ne contrôle plus l’un des moteurs, plus précisément celui qui dirige l’avant. «C’est comme un char qui a perdu une roue», image le mécanicien.
Alors qu’il croyait, avec ses collègues que tout fonctionnait normalement, ils se sont aperçus que la rondelle, la «nut» qui tenait sur le bout du «shaft» avait dévissée et était tombée dans le lac, exprime-t-il dans son jargon.
«Là, ça allait pas bien, le bateau restait au large [entre 700 et 800 pieds du bord]. Quelqu’un est venu avec un [autre] bateau assez gros qui est venu s’accoter dans le côté pour que le [Corégone] rentre dans le quai à sa place.» Deux semaines plus tard, ils recevaient la pièce importée d’Angleterre pour réparer le tout.
Mais l’anecdote dont il se rappelle le plus est celle où il a dû dérouler une «hose», ouvrir la pompe et éteindre un feu qui avait pris naissance dans le quai, à côté du bateau.
«Les « exhausts » de ce bateau-là, y’avait pas de cheminée comme présentement […] Ça sortait dans le côté du bateau sur le même bord de la cabine. […] Je restais drette à ras le bateau. J’étais monté chercher mon lunch […] quand j’ai redescendu au bateau, c’était le soir, il commençait à faire noir, je voyais que ça éclairait dans le côté du bateau», se souvient-il.
D’après lui, la chaleur qui sortait des tuyaux d’échappement a fait sécher, puis surchauffer le bois. «J’en ai plein d’anecdotes de même», clame-t-il en riant.
Nouveau look
L’image du Corégone a complètement été revampée en 2017 afin de lui redonner des airs de jeunesse et de donner un nouveau souffle à la traverse.
«On avait engagé quelqu’un pour faire la peinture pour le mettre beau, mais il fallait que ça se fasse en hiver sur la glace parce que gratter la vieille peinture, il ne fallait pas que ça tombe dans le lac pour pas que l’environnement nous tombe sur le dos», relate Réal Deschamps, enseignant retraité en art plastique.
Au bout de deux semaines, le CA a réalisé qu’il n’y arriverait jamais. M. Deschamps a donc pris la relève. Il a engagé des gens et trouvé des bénévoles pour l’aider après avoir dessiné des croquis du bateau.
Ils ont construit des abris et répandu des copeaux de bois autour du Corégone afin que la vieille peinture ne s’envole pas au vent et ne se répande pas partout sur le lac. Le métal a ensuite été meulé afin que les nouvelles couleurs adhèrent bien au bateau, même lorsque peintes à des températures froides.
Le plus gros de la peinture d’époxy a été apposée au fusil, avant d’avoir à peindre les vagues de couleurs sur les côtés et les lignes de niveau d’eau.
«Tout ça s’est fait sur la glace, alors qu’elle commençait à fondre», confie M. Deschamps. Pendant leur travail, l’intérieur du bateau devait être chauffé afin que la coque soit plus chaude et que la peinture colle mieux. Avec l’arrivée des temps doux, son équipe et lui ont travaillé dans un pied, un pied et demi d’eau tout autour du Corégone. «On mettait nos pots de peinture sur des « styrofoam » qui flottaient. C’était vraiment toute une aventure.»
Symbole du Témiscouata
Selon l’actuel président du CA de la Corporation, Benoit Giguère, la traverse est littéralement devenue un symbole du Témiscouata, comme le monste Ponik à Pohénégamook. D’une durée de 15 minutes, elle permet de faire éviter aux usagers un détour de 45 minutes en contournant le lac par la route 295.
C’est grâce à la traverse que les autres municipalités par-delà Saint-Juste-du-Lac se sont développées, renseigne-t-il. «C’est plus qu’un bateau, c’est un patrimoine.» C’est pourquoi il aimerait que le Corégone soit reconnu comme tel, et classé au fédéral. «Ça protégerait le bateau un petit peu plus.»
«C’est l’une des rares traversées sur un grand lac, il n’en reste pas beaucoup», mentionne-t-il, en indiquant qu’il faut en prendre soin. Il souhaite faire connaitre la traverse à Québec, à Montréal, mais aussi à ceux de la région qui ignorent son existence.
La pérennité du Corégone est une lutte constante puisque des obligations financières de transport, d’inspection, de modernisation doivent toujours être rencontrées. «Ça serait malheureux de perdre le bateau. Ça va toujours être à risque. Chaque année on se dit: « On a réussi une année de plus ». C’est vraiment année par année», souffle M. Giguère, qui serait peiné de voir la traverse disparaitre du paysage témiscouatain.
Des rêves plein la tête
Avec le développement de la piste cyclable dans la Grande-Baie, qui permettra un tour complet du lac, il est confiant que les gens seront au rendez-vous. Le traversier est d’ailleurs mis de l’avant dans le projet, puisqu’il se trouve en plein centre.
Les acteurs gravitant autour de la traverse y sont attachés et ont de grandes ambitions, de grands rêves pour la faire grandir.
M. Giguère désirerait, si la main-d’œuvre le permet, allonger la saison et les heures de traversées. Auparavant, la traverse était opérée de mai à décembre. Régis Caron a déjà traversé un 4 janvier, a-t-il raconté. Le capitaine, de son côté, souhaiterait refaire des croisières.
Benoit Giguère avance aussi que l’histoire de la traverse pourrait être partagée, que le bateau pourrait être visité, que divers partenariats pourraient être créés. «Il y a plein de choses à faire, il suffit de lancer les idées.»
On arrive à l’autre rive. De sa cabine, Régis Caron manœuvre le Corégone tout en parlant, les yeux rivés vers le lac. Il ne regarde pas ses mains, qui connaissent les gestes à effectuer, depuis le temps.
L’histoire de la traverse du Témiscouata n’a pas été un long lac tranquille. Sa pérennité a souvent remise en jeu et est encore à risque, mais son empreinte chez les citoyens est indélébile.
M. Caron, à ses débuts, ne croyait pas y gagner sa vie. Aujourd’hui, il accoste encore le Corégone au quai, pour quelque temps encore.

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