19.09.2020
Chroniques Un retour à l'essentiel

Un retour à l’essentiel

« Pour moi, le poids de ta vie sera toujours trop lourd à porter. »

Faisons le point : nous avons abordé jusqu’à maintenant un essai et deux romans. Ces trois textes nous ont portés des États-Unis au Japon en passant par le Bas-Canada de 1837. Mes quelques lecteurs et lectrices habitués auront sans doute eu la chance de constater combien il me tient à cœur d’explorer des œuvres variées, autant dans leurs origines que dans leurs formes. Ce mois-ci, rentrons donc au bercail, dans le temps comme dans l’espace, avec Quand les guêpes se taisent, un puissant recueil de nouvelles paru en 2012 qui valut le Prix littéraire du Gouverneur général à sa jeune auteure bas-laurentienne.

Stéphanie Pelletier Crédit Photo: Leméac éditeur

Stéphanie Pelletier, poétesse, comédienne, romancière et nouvelliste habitant Métis-sur-mer, exsude un amour non feint pour sa région. Ses mots sentent la gomme de pin, vibrent à la manière de l’air estival bouillant de mouches, mordent comme le vent de janvier et portent les accents de cette langue dans laquelle nous disons et rêvons notre pays :

« Avec le manche de ta hache, tu m’as montré des traces d’animal.

 ̶  Tu vois, Maggie, ça c’t’un pékan. Y marche les pattes en diagonales.

̶  Han?

Le bruit de mon capuchon raidi m’avait empêchée de t’entendre. Tu t’es retourné. Tu souriais. Tes yeux se fermaient sous l’effet du froid. Ta barbe grisonnante était pleine de petits glaçons. Tu avais les joues toutes rouges. J’ai trouvé que cet endroit te rendait beau.

̶  ÇA C’T’UN PÉKAN! Y MARCHE LES PATTES EN DI-A-GO-NALE!

̶  Aaah! » 

Genre méconnu du grand public, car trop souvent éclipsé dans l’ombre parfois oppressante du roman, la nouvelle se définit comme une forme narrative brève. Cette étiquette générique est le plus souvent accolée à de courtes histoires (entre 1 et 80 pages tout au plus) qui font office de scènes isolées, d’éclats du quotidien, de fragments d’un récit dont on ne peut que deviner l’ampleur réelle.

La nouvelle est le genre de la concision et de l’efficacité, de l’allusion et de l’éphémère. En tant que lecteurs, nous ne nous attardons que brièvement auprès de ces personnages dont nous ignorons presque tout, mais cela suffit. La force de tout nouvelliste relève de sa capacité à évoquer de grandes émotions à partir de presque rien. Pour y arriver, la nouvelle cherche à évoquer l’universel par le biais du particulier, car c’est en se reconnaissant dans les détails d’un quotidien qui n’est pas le nôtre qu’on parvient à comprendre ce qui nous lie tous. En l’occurrence, l’amour, le passage du temps et l’appréhension de la mort :

« Il y avait du silence dans la forêt. Les bêtes se taisent quand il fait trop froid. Même les petites mésanges ne chantent pas. Mais, aux humains, la proximité des arbres donne de la chaleur. L’impression d’être protégés. S’il n’y avait pas la forêt, l’hiver ne serait qu’une menace de mort suspendue au-dessus de nos têtes pendant cinq à six mois. »

La mort est omniprésente dans Quand les guêpes se taisent. Elle accompagne chacune des protagonistes que l’on en vient à croiser : la mort d’un être cher, la mort d’un amour, la mort d’une illusion, la mort qui gazouille aux oreilles des éprouvés… À la suite de la mort, pour se charger du service après-vente, vient le deuil : le deuil de ce qui n’est plus, le deuil de ce qui aurait pu être, le deuil de ce qui n’a jamais été possible. Mais ne désespérons pas. Dans toute cette noirceur, les personnages de Stéphanie Pelletier font office de veilleuses :

« Il continue d’exister, j’en suis sûre. Lorsque je fredonne « La Manic », j’entends nos éclats de rire, je sens le vent sucré et je suis persuadée que, quelque part, sur une autre ligne du temps, huit cousines continuent et continueront toujours à papoter sous le soleil d’automne avec leurs seize pieds enfoncés dans un trou de bouette.

Par notre capacité à évoluer et à nous souvenir, nous existons en porte-à-faux avec le passé : nous apprenons en nous brûlant sur le rond de poêle de nos erreurs; nous fantasmons ou redoutons l’avenir en le comparant à ce qui fut jadis. Sans mémoire, que sommes-nous? Sans nom ni passé; sans motivation ni attache? Le souvenir est un suçon à double tranchant que l’on tète souvent malgré nous au risque de s’y couper la langue. Nous souhaiterions parfois nous soustraire à cette brûlure, mais à quoi bon? Le goût du fer ne parvient pas à apaiser notre dent trop sucrée…

Les tautologies ont la vie dure, vous savez? Ces idées si évidentes que le simple fait de les énoncer est perçu comme insupportablement superflu, on les dénigre. On les regarde de haut. On tourne leur emploi en dérision en oubliant qu’une simple répétition constitue bien souvent le plus grand honneur auquel puisse aspirer toute vérité. Il est des moments où l’on prend la parole non pas pour présenter au monde un fait nouveau ou surprenant, mais plutôt pour dépoussiérer ceux qu’on s’en voudrait d’oublier. Ainsi, pour une fois, pardonnez-moi cette tautologie: le deuil est l’apanage des survivants. Lire Quand les guêpes se taisent, c’est prendre le temps d’effleurer du bout des doigts ces déchirures de la vie qui se tord sans se rompre. Stéphanie Pelletier nous rappelle que la souffrance n’est pas la fin du monde; elle est plutôt la preuve qu’il continue de tourner.

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