Nouvelle de 17 h Dommages collatéraux : confidences d’une infirmière épuisée

Dommages collatéraux : confidences d’une infirmière épuisée

« Nous tenons le coup, solidaires. Mais jusqu’à quand? »

Le journal le soir présente ici le témoignage d’une infirmière de la région rimouskoise concernant notamment les impacts de la crise sanitaire du coronavirus sur les employés du secteur de la santé qui se poursuivent.

La source est connue par le journal, mais la dame préfère ne pas être identifiée en raison de la crainte des fameuses représailles souvent évoquée dans de telles circonstances. Toutefois, cela n’empêche pas de partager avec nos lecteurs ce témoignage très éclairant et pertinent sur la situation actuelle. Nous y ajoutons les commentaires du député de Rimouski, Harold LeBel, qui confirme une recrudescence de ce type de témoignages à son bureau.



Mais voici d’abord la lettre de notre interlocutrice.

« Il n’y a plus de secret : la COVID 19 a causé des millions de pertes de vies humaines, mais également bon nombre de dommages collatéraux depuis son apparition en 2019, dans le monde entier. »


« Loin de vouloir comparer ce que je vis actuellement à la grande peine et au désarroi de nombreuses victimes et personnes sévèrement touchées par le virus, je crois qu’une petite mise au point est plus que nécessaire actuellement. Je travaille dans une salle d’urgence du Bas-Saint-Laurent depuis plusieurs années. J’adore la profession infirmière pour diverses raisons comme le sentiment d’accomplissement incroyable qu’elle me procure, mais également parce que je ne connais pas la triste réalité du travail à la chaîne et routinier. J’ai le bonheur de rencontrer des gens extraordinaires et passionnés tout comme moi, de pouvoir apporter mon aide à des gens dans le besoin, malades, en détresse et aux familles qui les accompagnent à travers la maladie et la mort. »

Plus difficile



« Cette année a été plus que difficile pour tout le monde. Je n’ai évidemment pas fait d’études sur le sujet, mais l’achalandage dans le département qui m’engage a beaucoup augmenté, surtout depuis quelques mois. Les gens sont souvent très malades, et nous disent avoir attendu longtemps avant de consulter, par peur d’attraper le virus. Dû à la COVID, de nombreux membres du personnel ont été soit retirés, soit réorientés dans d’autres secteurs pour des raisons de santé ou de logistique. Nous avons vu notre équipe de travail, déjà en effectif réduit, être très atteinte. »

« La tâche est ardue, éreintante, épuisante tant sur le plan émotionnel que sur le plan physique. Nos journées sont longues et malgré cela, nous aurions besoin de 30 heures par jour pour venir à bout de tout ce qui nous incombe. Les quarts de travail se succèdent les uns après les autres, souvent plus d’un quart dans la journée puisque nous faisons de façon hebdomadaire, parfois journalière, du heures supplémentaires. Pour ma part, ce n’est pas pour l’argent, bien que nécessaire. »


La souffrance

« C’est par devoir, parce que je ne peux laisser les gens en souffrance… les patients, mais aussi les collègues. Très peu de mes coéquipiers travaillent à temps partiel. La plupart font une cinquantaine d’heures par semaine. Plusieurs apprennent à la fin de leur quart qu’ils doivent rester encore quelques heures. Régulièrement nous n’avons pas de pause, et souvent pas d’heure de repas non plus. Nous tenons le coup, solidaires. Mais jusqu’à quand ? Elle est là, la vraie question. On se demande qui sera le prochain qui tombera, qui voudra quitter le navire. Qui se rendra compte qu’il est beaucoup plus épuisé qu’il ne le pensait. Nous le sommes tous, mais il ne faut pas y penser. »

Larmes

« On ne veut pas mettre l’équipe davantage au pied du mur, et surtout, on ne veut pas nuire à la qualité des soins offerts aux patients. Parce que c’est ça, notre raison d’être, notre mission. On essuie nos larmes et on continue. Alors j’en viens à ce message, ou cette demande. Lorsque vous venez pour obtenir des soins que ce soit à l’hôpital, au CLSC, ou à la pharmacie… soyez indulgents. Soyez patients. Peut-être que la personne assise à côté de vous est beaucoup plus malade que vous, même s’il n’y paraît pas. Peut-être que l’infirmière devant vous vient de perdre un jeune adulte en réanimation, après des heures de travail et qu’elle est totalement bouleversée. »

« Peut-être que la réceptionniste qui vous reçoit a perdu un être cher la semaine dernière. Peut être que le médecin qui vous soigne pour de la douleur à une jambe a un sacré mal d’épaule en ce moment. Tout le monde a déjà souffert, nous sommes tous humains, nous avons des vies, des passions, des familles, des problèmes et nous y faisons abstraction du mieux que nous le pouvons. Nous donnons tous notre 110% et plus, mais nous ne pouvons soigner tout le monde en même temps et immédiatement. Vous êtes tous importants, mais nous sommes obligés d’établir des priorités pour sauver des vies. Je suis convaincue que notre travail en serait facilité, et que vous pourriez par le fait même mettre un peu de douceur à nos journées. Laisser la violence et la colère à la porte d’entrée. »

« SVP, aidez-nous à vous aider. »

L’infirmière parmi tant d’autres.

Sur leurs épaules depuis 20 mois

Le député LeBel fait appel au public à la suite de la lecture de cette lettre et demande à ses concitoyens de se montrer patients et indulgents envers les travailleurs du réseau de la santé et des services sociaux.

« Réalisons-nous ce que ces travailleurs vivent depuis le début de la crise sanitaire? Il y a une partie des conditions de travail décriées qui relèvent du règlement d’une bonne convention collective. Je dis au gouvernement Legault : c’est important de bien s’occuper de notre personnel; qu’il puisse faire son travail dans des conditions correctes. C’est une partie importante de ce que vivent ces travailleurs. L’autre partie, c’est qu’il faut que la population comprenne que les employés du système de santé sont complètement débordés. Ils font leur possible! On peut comprendre qu’il y ait de l’impatience dans certains cas, mais il faut que nous nous efforcions tous ensemble de créer un climat plus sain », estime monsieur LeBel.

Harold LeBel (Photo Francis Vachon / courtoisie Parti Québécois)

Aussi dans d’autres secteurs d’activité

Bien qu’il soit particulièrement touché par ce témoignage, monsieur LeBel pense aussi à tous les entrepreneurs qui doivent négocier avec la pénurie de main-d’œuvre.

« Pour qu’ils puissent garder le sourire après des quarts et des quarts de travail, il faut être solidaires avec ce monde-là. Je le vois et je l’entends, le cri d’alarme dans la santé, mais, aussi, dans le monde de la restauration et du commerce au détail, notamment. Il y a bien des contretemps et des mesures sanitaires qui ont un impact sur le monde du travail. Ça crée des tensions. Il y a des clients qui perdent patience, mais il faut penser aux gens qui s’efforcent de bien fournir des services, ne serait-ce que pour garder un restaurant ouvert. Ceux qui travaillent très fort méritent plus de respect. Ça fait presque deux ans qu’on vit comme on vit, actuellement. C’est lourd à porter. Il ne faut pas perdre patience, il faut plutôt aider ceux qui essaient de nous rendre des services », conclut monsieur LeBel.


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