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Contes, légendes et palabres

Contes et légendes: « Le P’tit canot »

Daniel Projean et Georgette Renaud. (Photo: courtoisie)

(NDLR: Dans les prochaines chroniques du journal le Soir, Georgette Renaud et Daniel Projean  de La Porte ouverte sur les mots vous présenteront chaque mois un conte ou une légende de la région du Bas St-Laurent, écrit par différents auteurs.)

Nous avons choisi pour le mois d’octobre : « Le P’tit canot », un extrait du livre « Contes de Tartigou », de l’auteure Andrée Gendron, éditions Histo-Graph, 2020.

Dans les années 1930, la vie était dure à Tartigou comme ailleurs. La grande crise avait apporté avec elle son lot de misères. Plus d’ouvrage pour les journaliers qui devaient souvent se tourner vers l’assistance publique. Les grandes scieries de la Gaspésie fermaient les unes après les autres. Même si l’industrie papetière continuait de donner des emplois aux bûcherons, c’était loin, souvent sur la Côte-Nord, en Abitibi ou au Nouveau-Brunswick. Les revenus des cultivateurs s’étaient effondrés et ils devaient souvent passer l’hiver dans les chantiers loin de leurs proches pour gagner un peu d’argent sonnant pour régler leurs dettes et nourrir leurs enfants. Dans les paroisses, on n’avait pas les moyens de payer le médecin et les médicaments pour soigner les malades et encore moins pour les envoyer à l’hôpital. On arrivait à peine à trouver de l’argent pour les baptêmes et les sépultures et le curé devait souvent se passer de la dîme que les cultivateurs payaient généralement avec du bois de chauffage, des patates ou d’autres produits agricoles.

Pour Gérard, du troisième rang de Tartigou, que tous appelaient Ti-Casse, la vie était encore plus triste. Pas parce qu’il était plus pauvre que les autres, tous étaient pauvres. Mais lui, il avait perdu sa chère épouse, son Yvonne chérie, si belle et si fragile. La tuberculose l’avait emportée et il n’était même pas avec elle dans ses derniers moments.

  • Maudite consomption, pensa-t-il.

Gérard était né en même temps que le XXe siècle. Grand gaillard, beau, fort et résolu, Gérard portait toujours un bonnet depuis que sa grand-mère lui en avait tricoté un en trois couleurs, orange, vert et jaune. Il avait six ans. Il avait tellement aimé ce bonnet, qu’il le gardait nuit et jour, ce qui lui avait valu le surnom de Ti-Casse.

Dès son adolescence, Gérard avait été séduit par sa voisine Yvonne, une jeune fille menue, mais étincelante avec sa magnifique chevelure noire, sa peau blanche et ses grands yeux marron. Il n’avait que dix-neuf ans quand il l’avait épousée. Très vite après son mariage, Yvonne avait commencé à tousser. Plus les années avançaient, plus Yvonne toussait. Tous les habitants de Tartigou connaissaient son mal, la tuberculose, la grande tueuse que rien ne guérissait. Gérard savait qu’elle pouvait mourir à tout moment, mais le malheur avait fait qu’il était au chantier quand c’était arrivé.

Ce malheur avait commencé à la fin de 1928 quand son père avait emprunté un bon montant au maire du village pour acheter une terre à bois dans le secteur du lac des Îles. Un beau lot qui partait du rang A et qui se rendait jusqu’au cinquième rang. Il comprenait la moitié du lac des Îles en plus d’un autre lac, plus petit, un peu au nord, qu’on appelait le lac Piquet[1]. La rivière Blanche traversait le lot à la hauteur du quatrième rang et permettait de descendre le bois coupé durant l’hiver vers les moulins à scie plus bas sur la rivière. L’ancien propriétaire, le père Baptiste, y faisait chantier. Gérard connaissait bien l’endroit, le père Baptiste l’ayant engagé comme bûcheron pendant deux hivers avant son mariage. La fille du père Baptiste, la belle Aurore, qui avait alors treize ou quatorze ans, montait au chantier avec son père pour faire à manger aux hommes. Le menu était toujours le même, des fèves au lard le matin, de la viande le midi et de la fricassée le soir. Les portions étaient généreuses et la nourriture était bien meilleure que celle qui était servie dans les autres chantiers. Gérard se rendait au campe le dimanche soir et revenait chez lui le vendredi soir dans le troisième rang de Tartigou en passant par la route Lepage. C’était la veuve du père Baptiste, la grosse Adèle, qui avait vendu le lot à son père. C’était cher, mais toutes les terres l’étaient à l’époque et il y avait encore beaucoup de belles épinettes, pas mal de bouleaux et de merisiers et, près de la rivière, une belle rangée d’érables à sucre que le père Baptiste entaillait au printemps. Le campe servait alors de cabane à sucre.

Son père était mort subitement durant l’hiver 1929, laissant à Gérard sa terre du troisième de Tartigou et le lot acheté quelques mois auparavant qui venait avec une dette de deux mille piastres. Puis, à l’automne 1929, ce fut la grande crise. Le lard, les patates, les choux, la laine des moutons et tout ce qu’il avait pu vendre n’avaient rapporté que le quart de ce qu’il aurait eu l’année d’avant. Il n’avait pas assez d’argent pour payer ses taxes et les intérêts du prêt. Aussi, à l’automne 1930, Gérard s’était fait engager par Pierre Ouellet, un contracteur qui faisait chantier à ShelterBay. Il était parti avec une douzaine d’autres hommes après les récoltes et n’était revenu qu’en avril. À son retour, il eut la peine d’apprendre que son Yvonne était morte en mars. Il n’était même pas là pour lui tenir la main. Il s’était alors juré de ne plus jamais partir au chantier pour tout un hiver. Ça rapportait à peine ce dont il avait besoin pour payer l’intérêt sur ses dettes. Il allait plutôt bûcher avec son frère sur sa terre et vendre son bois de chauffage au village et le bois de sciage au moulin Beaulieu. Il gagnerait plus ainsi.

Gérard vivait avec sa mère, son frère Abel et sa fille, Rose, le seul enfant qu’avait pu lui donner son Yvonne. Sa mère était une femme de presque soixante ans, toujours de bonne humeur et de forte constitution, qui pouvait espérer vivre cent ans, tant elle n’était jamais malade. Son frère, un grand gaillard de vingt-cinq ans, était un bon travailleur, mais hélas, il était incapable de se débrouiller tout seul, son âge mental étant celui d’un enfant de sept ou huit ans. Et il y avait la petite Rose qui avait onze ans au décès de sa mère. Elle avait hérité de la beauté de celle-ci, mais c’était de sa grand-mère qu’elle devait sa santé et sa joie de vivre.

Gérard se remémora les fois où Yvonne berçait la petite en lui chantant :

La belle s’est endormie dans un beau lit de roses (bis)

Blanche comme la neige, belle comme le jour

Ils sont trois capitaines qui veulent lui faire la cour.

La petite Rose aimait cette chanson. Yvonne n’avait pas le temps de passer au deuxième couplet que Rose l’arrêtait pour dire :

  • Chante encaure meman mon beau litte. Encaure, encaure le beau litte à Rose.

Elle croyait que la chanson parlait de son lit à elle. Mais c’était plutôt, la deuxième phrase qui parlait d’elle : Blanche comme la neige, belle comme le jour. C’était bien sa belle Rose au teint si blanc qu’accentuaient ses longs cheveux noirs et ses grands yeux tout aussi noirs et vifs.

À l’automne 1931, après avoir récolté le grain et les patates, Gérard avait abattu deux cochons ainsi qu’une douzaine de poulets qui allaient fournir de la viande pour l’hiver avec les lièvres et les perdrix qu’il allait attraper. Il avait fendu et cordé le bois et avait préparé tout son attirail pour le chantier du quatrième. Tout était prêt pour passer la semaine avec son frère dans l’ancien campe du père Baptiste. Sa mère allait garder la ferme toute seule, car Rose était en pension chez son oncle au village afin d’aller à l’école. Il fallait que sa mère nourrisse les animaux, qu’elle nettoie l’étable et qu’elle traie la vache en plus de vaquer à son ouvrage de maison. Elle n’en manquait pas : rentrer le bois, faire le beurre et le pain, préparer les repas, tisser le lin, filer la laine et tricoter le linge de corps, les tuques, les foulards, les bas et les mitaines et plus encore. Elle allait être seule du dimanche au vendredi soir, mais Gérard savait qu’elle était capable de tout faire et lui et Abel seraient là le samedi et le dimanche. Et ils allaient aussi revenir le 24 décembre pour passer Noël et le Jour de l’An à la maison et ne retourner au chantier du lac des Îles qu’après la fête des Rois. Ce n’est que pour la période des sucres qu’ils allaient y rester même les fins de semaine, mais c’était pour une très courte période.

Gérard et Abel venaient à peine de revenir au campe en janvier 1932 quand quatre bûcherons du village qui se rendaient à un chantier de Saint-Damase s’y arrêtèrent. C’était un lundi matin et une tempête faisait rage. Les gars avaient pris la nouvelle route, qui passait tout proche du campe, qu’on appelait le chemin du Chômage, car sa construction était financée par le gouvernement à partir d’un programme d’aide aux chômeurs. Gérard voyait souvent des travailleurs passer par cette route qui était un raccourci pour se rendre jusque dans la vallée de la Matapédia et, de là, au Nouveau-Brunswick.

  • Bonjour Ti-Casse, on voé pus ni ciel ni terre et le ch’val veut pus avancer. On peut-tu rester icitte jusqu’à ‘fin d’la tempête et laisser le ch’val avec l’tien dans l’âbri ?
  • Ben sûr, y â d’la place pour toutte vous autres.

Le campe avait été construit pour huit personnes, avec six lits de camp dans une grande pièce et deux autres lits dans une petite pièce à part où couchaient la belle Aurore et son père du temps où Gérard travaillait pour ce dernier.

Les hommes rentrèrent des provisions qu’ils avaient apportées avec eux et une canisse[2] d’alcool ainsi qu’une cruche de Saint-Georges[3]. En voyant cela, Gérard s’étonna.

  • Vous en avez d’la boésson les gârs.
  • Ben, c’est long dans l’chantier et un p’tit coup, l’soir, ça fait ben du bien. Pis j’cré ben qu’la tempête est pâs près d’finir. On peut être pris icitte pour plusieurs jours, aussi ben en profiter.

En effet, le beau temps ne revint que le jeudi suivant. Ils avaient essuyé la pire tempête de l’hiver. Mais ils avaient eu du bon temps à l’intérieur du campe. Les hommes avaient raconté toutes sortes d’histoires, joué aux cartes et, l’alcool aidant, avaient fraternisé comme il arrivait peu souvent entre les gens de Tartigou et ceux du village depuis que le village s’était détaché du reste de la paroisse pour créer une nouvelle municipalité en 1921. En repartant vers Saint‑Damase, un des quatre bûcherons dit :

  • J’cré ben Ti-Casse qu’tu d’vrais t’garder un peu d’boésson dans ton campe. Y é vraiment ben placé pis tu pourrais t’férequèques piasses avec les gârs qui pâssent par icitte.
  • Ben, tu sé ben qu’c’é défendu d’vendre d’la boésson dans ‘paroisse. Pis j’sarai même pâs où la prendre.
  • Ben nous autres on en â comme on veut. Y en â qu’ont des alambics dans ‘a paroisse, pis y â l’Dos qui ramène en masse du Saint-Pierre[4]. Y’â mis un ben gros moteur su’ son bateau et y â pâs une vedette d’la police qui peut l’rattraper. Y â aussi Zenon à Tartigou. Lui, y a un alambic et en plusse, y vâcharcher du Saint-Pierre avec sa goélette. Ç’â beau être défendu, les gars s’ennuient l’hiver et un peu d’boésson, ça peut pâsfére de mal. On travaille du lever du soleil jusqu’à noirceur toutte la s’maine. On peut ben prendre un p’tit coup d’temps en temps. Pis icitte, y â pâs une police qui vâv’nir. Tu vâs être tranquille.

Gérard comprenait ces hommes même si lui ne buvait jamais. Il avait trop souffert de voir son père ivre. Il se rappela qu’il restait deux canisses d’alcool et un gallon de Saint‑Georges que son père avait cachés dans la grange l’automne d’avant sa mort. Il se dit que le bon Dieu lui pardonnerait de les rapporter au campe et d’en servir à de pauvres bûcherons qui viendraient s’y réfugier. Et c’est ce qui arriva.

Au début, les hommes appelaient l’endroit la P’tite Canisse. Ce nom étant trop explicite, Gérard avait insisté pour le changer. C’est ainsi que durant l’hiver et le printemps, le campe de Gérard devint le P’tit canot. En janvier et février, il y eut deux autres tempêtes pendant lesquelles Gérard accueillit des bûcherons de passage. Puis vînt le printemps et le temps des sucres. Les bûcherons qui revenaient des chantiers de la vallée de la Matapédia et du Nouveau-Brunswick par le chemin du Chômage s’arrêtaient à peu près tous au P’tit canot, histoire de se rafraîchir, de prendre un petit verre et ils en profitaient pour acheter du sucre d’érable. À la fin de la saison, il ne restait plus d’alcool depuis plus d’une semaine et Gérard fut surpris de constater qu’il avait une centaine de piastres dont près de la moitié lui venait de la vente des deux canisses et du gallon de Saint-Georges. Avec ce qu’allait rapporter le bois, il allait en avoir suffisamment pour payer ses dettes et subvenir aux besoins de sa famille pour toute l’année. Il allait garder une partie de l’argent pour acheter une dizaine de canisses et quelques gallons de Saint-Georges afin de fournir sa clientèle durant le prochain hiver.

C’est ainsi que le P’tit canot prit naissance au début de l’hiver 1932. Durant l’année suivante, de bouche à oreille, le P’tit canot s’était fait connaître dans la région et était de plus en plus fréquenté. Les ventes d’alcool rapportaient presqu’autant que celles du bois et des produits de l’érable. Gérard avait remboursé son prêt en grande partie quand il remonta au chantier à l’automne 1933. Lui et Abel n’étaient plus seuls, il y avait aussi la jeune Rose qui allait cuisiner et servir les clients au campe.

Rose était une enfant brillante et précoce et avait obtenu son diplôme de 10e année. On lui avait offert un poste de maîtresse d’école à Saint-Léandre en septembre, mais Gérard s’y était opposé. Elle n’avait pas encore quinze ans et il ne voulait pas que sa fille s’éloigne trop de lui. Rose serait bien utile au P’tit canot. D’ailleurs, comme l’institutrice de l’école du deuxième rang de Tartigou allait se marier à l’été, Donat Caron, le président de la commission scolaire, avait promis de donner son poste à Rose. Ça ne lui faisait qu’une année à attendre.

Avec Rose aux chaudrons et au service, le P’tit canot n’avait jamais eu autant de clients qu’en cet hiver 1933-1934. Et lorsque la saison des sucres vint, le campe n’était plus assez grand pour les accueillir tous. Les gars y venaient pour prendre un verre, mais c’était surtout la présence de la belle Rose qui les attirait en si grand nombre. En cette fin de saison, la veille de fermer le P’tit canot pour s’en retourner au troisième rang, l’endroit était particulièrement animé. Gérard prêtait l’oreille à quelques histoires que les bûcherons rapportaient.

  • L’curé Dionne pis l’vicaire Beaulieu ontpâs chômé depuis qu’y sont arrivés à Saint‑Ulric. Y ont formé le Cercle dé jeunes au village pour qu’y organisent dé spectacles pis dé sports. Y’ont faite une patinoire dans l’village dans ‘a cour du presbytére. Paraît que ça marche en grand. En plusse, l’curé â faite venir lé cultivateurs d’la paroisse pour qu’y s’r’groupe dans l’Union catholique des cultivateurs. Y’â déjâ vingt-neuf cultivateurs qui sont d’dans.
  • Oui, pis y â aussi l’Cercle des dames qui doé aider les pauv’s d’la paroisse. Y en manque pas de d’çâ.
  • Pis, j’ai entendu dire qu’l’ capitaine Desrosiers â pris un contrat pour ram’ner un gros bloc de granite à Gaspé c’t’été. Y veulent fére une croix pis la monter pour leur quat’ centième.
  • Moé, j’ai entendu parler qu’l’ curé Dionne, y d’mande au gouvarnement de donner dé lots aux chômeurs dans ‘é colonies. Paraît qu’y vont fére dé nouvelles paroésses dans l’canton Tessier.
  • C’pâs avec c’qui vont gagner dans lé colonies qu’y vont pouvoir s’bâtir un château.
  • Oui mé, y vont avoir une terre à eux, y pourront bûcher d’ssus, vendr’ le bois pis cultiver après.
  • Ouais, mais y vont être loin d’la paroésse pis y verront pus la mer en allant à’ messe.
  • Ben c’est pâs si loin qu’çâ, pense à ceux-lâ qui sont partis dans l’ouest. Y â pas d’mer non plus, pis c’est ben pus loin.
  • Ouais, pis j’ai su qu’le garçon à Charles Lagacé, y é parti pour l’Albertâ. Paraît qu’là bâs, y ont dé grandes terres, qu’y appellent des ranches pis qu’élev’nt des beux de boucherie. Y ont des ch’vaux en masse. Y vont les charcher dans légrandes plaines. Y sont sauvages quand y é prennent. Les gârs, y é z’appellent des cow-boys. Y dressent les ch’vaux, y é sellent pis y é montent et c’comme çâ qu’y gardent l’bétail. L’garçon à Charles, y vâ acheter des ch’vaux pour son pére qu’y vâ envoyer par les p’tits chârs. Pis Charles y vâ les commarcer.
  • Y vâfére dé bonnes afféres. Ça en prend dé ch’vaux pour lé chantiers.
  • J’en r’vienspâs, qu’on parle de château, pis de ranch, pis de ch’vaux. Y â parsonne par icitte qui pourrait avoir çâ, ce s’rait ben qu’trop beau, intervint Gérard pour clore la discussion.

Les hommes partirent tôt du P’tit canot. Le printemps s’installait pour de bon. Tous allaient être bien occupés et devaient se lever très tôt. Un seul était resté. C’était un homme étrange qui avait pris place au fond du campe et que personne ne connaissait. Habillé d’un long manteau noir, d’un chapeau haut de forme de la même couleur et portant la barbe, son apparence détonnait parmi les bûcherons vêtus de chemises à carreaux, de pantalons d’étoffe et portant une tuque de laine d’habitant. L’homme s’avança vers Gérard et dit :

  • Votre commerce marche bien monsieur.

Gérard hésita avant de répondre. Cet homme n’était pas de la région et pouvait être un agent du gouvernement.

  • Ouin, pâs pire. Mais vous mecieu’, vous parlez ben et j’vous ai jamais vu icitte. Vous êtes pâs d’la place. Vous êtes qui ?
  • Je m’appelle Luci… Lucien Fourchu, je viens de Montréal, je suis marchand.
  • Mais qu’é’cé qu’vous v’nezfére icitte.
  • J’ai entendu dire que vous avez une fille à marier et je m’en cherche une. La belle noire qui a servi les hommes, c’est bien elle?
  • On vous â mal renseigné, ma fille est ben qu’trop jeune pour s’marier. A pâs quinze ans. È ben instruite et a veut fére l’école. Si a s’marie, a vâ être obligée d’rester â ‘méson. J’pense pâs qu’â vâ vouloir s’ marier avant d’être majeure. Tant qu’à moé, j’voudrais pâs qu’a s’marie avant.
  • Vous pourriez changer d’idée pour moi. Vous ne le regretteriez pas, j’ai les moyens de la faire vivre comme une princesse et je pourrais vous fournir toute la boisson dont vous avez besoin pour l’année. Ce serait bien payant. Vous pourriez vous payer un château avec vue sur la mer et même un ranch avec des chevaux comme les fermiers de l’ouest.
  • J’aime mieux garder ma fille. Pis ma terre, è dans lé rangs, j’vois pâs la mer et j’me d’mande ben ce que j’f’rais d’un château pis d’un ranch. J’ai mêm’ jamais monté un ch’val pis ça m’intéresse pâs.
  • Pensez-y comme il faut. Ça pourrait vous nuire si vous ne me donnez pas votre fille.
  • C’est toutte pensé. Allez-vous-en, j’farmedrélâ.
  • Vous allez le regretter, je vous le dis.

L’homme partit. Gérard n’y pensa plus de tout l’été. Après les récoltes, Gérard prépara tout ce dont il avait besoin pour passer l’hiver au campe avec son frère. La belle Rose était maintenant maîtresse d’école et s’en était allée en septembre à l’école du deuxième. La dernière chose qu’il lui restait à faire était de se procurer les canisses et les cruches de vin pour le P’tit canot. Comme par les années passées, Gérard allait aller au village où l’Dos allait lui en fournir. Il s’était entendu avec lui le mois d’avant et l’Dos devait avoir tout préparé.

  • Bonjour Dos, j’peux-tu avoir ma boésson ?
  • C’ben d’valeur mon Ti-Casse, j’ai rien à vendre. T’âspâs entendu parler de c’qui é arrrivé ?
  • Ben non, c’é quoi ?
  • Ben, j’me su échoué en face d’l’église en voulant m’échapper d’la vedette d’la police. Y avait ben d’la brume pis la marée était bâsse. L’bedeau a pris sa barque pis m’â aidé à ram’ner ma cargaison. J’ai touttefette mettre dans l’camion pis j’ai sorti toutte la boésson d’la paroésse. Chus r’parti à marée haute pis quand la police m’â r’trouvé, j’avais pus rien dans l’bateau. J’ai eu une bonne peure de m’fére prendre.
  • Ouain, mé tu pourrais m’ram’ner ma commande la s’maine prochaine.
  • Pâs question que j’prenne de chances de ramener d’la boésson dans ‘paroésse. J’ai descendu mon bateau à Cap-Chât, pis j’l’ai sorti d’l’eau. Y vâ passer l’hiver lâ.
  • Mais où c’é que j’vâs prendre ma boéssonmoé ?
  • Essaye-toi chez Motton. Y â un alambic en haut d’la terre du pére François Pelletier à Tartigou. Paraît qu’y â fette pas mal d’alcool c’t’année. Pis pour l’Saint-Georges, d’mande à Canâille, j’y en ai livré deux douzaines de gallons, y vâp’t’être vouloir t’en refiler.

Gérard repensa à la fumée qu’il avait vue la semaine d’avant qui venait d’en haut de la côte chez François Pelletier. Il se rendait à la messe en passant par le rang de la mer. Cette fumée l’avait intrigué. Elle venait de la cédrière et il savait que le père François n’y avait qu’une vieille bâtisse qui ne servait plus et qu’il n’y avait pas de poêle à l’intérieur. Il avait maintenant sa réponse. Motton avait installé son alambic dans la cédrière du père François et il y faisait de la bagosse.

Gérard s’arrêta chez Mottonqui demeurait pas loin du Dos.

  • Salut Motton, t’araispâs d’la bagosse à m’vendre.
  • Ben non. J’me préparais à en fére, j’avais c’qui faut. Tu sé pour fére la bagosse, y faut commencer par fére d’la vinasse. Ça prend d’la m’lasse pis d’la galette-alice. On â une boésson qu’on pâsse à l’alambic. J’avais laissé ma galette en dessours d’la vieille grange pour la nuite avec une canne de m’lasse. Ben cré-moé, cré-moépâs, la truie â senti la galette pis a l’â mangée.
  • Quoi ? La truie a mangé la galette-alice.
  • Oui, pis j’ai pâs pu en trouver d’autre, les femmes ont pâs voulu m’en prêter. A sont contre çâ la boésson pis a voulaient garder la galette pour fére leu’ pain. Pis lâ, les polices sont dans l’coin. J’cré ben qu’ça vâ aller à l’année prochaine avant d’pouvoir r’fére d’la bagosse.

Gérard s’en retourna vers la pointe au Naufrage par le rang de la mer pour aller chez Zénon et s’arrêta en passant chez Canaille, pour lui demander s’il pouvait lui vendre quelques cruches de vin.

  • Salut, Canâille, t’araispâsquèques cruches de Saint-Georges à m’vendre. J’te paierais ben.
  • Ben non, j’en avais plusieurs cruches que j’arais pu t’vendre, mais y manque de boésson dans l’village et j’ai toutte vendu hier. Y me reste rien que c’que j’ai bésoin pour moé.

Gérard tenta de convaincre Canaille de lui vendre les cruches de vin qu’il gardait pour lui. Ce fut peine perdue. Gérard savait que Canaille aimait plus le vin que l’argent et il dut repartir bredouille. Il arriva chez Zénon une demi-heure plus tard. C’est le fils de Zénon qui l’accueillit :

  • Tiens, si c’é pâs Ti-Casse, quécé qu’tu viens fére icitte.
  • Ben, j’arais besoin d’une dizaine de canisses pour l’hiver pis j’espérais qu’ton pére avait rapporté du Saint-Pierre pour vendre.
  • T’âspâs su ? Mon pére est ben malade. Y â quéque chose â’ gorge pis y â pâs pu naviguer c’t’été. On l’â envoyé à Québec pour s’féresoégner. Pis moé, j’m’occupe d’la terre, pis j’vâspâs en mer. La goélette est hivarnée pis a sortirâpâs avant l’printemps prochain, pis çâ c’é just’ si mon pére est correct.

Zénon était le dernier homme de la paroisse chez qui Gérard pouvait s’approvisionner en alcool. Comment allait-il trouver ce qu’il lui fallait pour son P’tit canot ? Il avait beau y réfléchir, il ne trouvait aucune solution à son problème. Il ne pouvait certainement pas en acheter à la Commission des liqueurs, c’était trop cher et il se ferait prendre à coup sûr. Comment allait-il expliquer qu’il se procure une grande quantité d’alcool dans une paroisse où la vente en était prohibée? Soudain, l’homme habillé de noir qu’il avait vu l’an dernier lors de la fermeture du campe apparut devant lui.

  • Bonjour monsieur Gérard, est-ce que je pourrais vous aider ? Vous savez que je peux vous fournir tout l’alcool que vous voulez si vous me donnez votre fille à marier. Je vous le redis, vous pourriez vous faire assez d’argent pour vous construire un château et même pour vous faire une belle écurie, un ranch, comme on dit dans l’ouest, et élever des chevaux juste pour le plaisir de les monter.
  • Ben c’é-t-y pâsme’cieu Fourchu. J’me disais itou qu’vous étiez en arriére de c’qui arrive. Pensez-pâs que j’vâs vous donner ma fille. Un château, çâ m’intéresse pâs, pis si jamais ça arrive qu’un gârs d’la paroésse s’en bâtisse un, pis qu’y s’fasse un ranch, ben j’s’rai mort de ma belle mort.
  • Bien pensez-y, le temps presse pour ouvrir votre P’tit canot.

Gérard repartit pour le troisième rang sans répondre à l’homme en noir. En route, il réfléchit aux possibilités qui lui restaient pour obtenir de l’alcool. Aucune ne lui vint à l’esprit. Après tout, il n’avait plus besoin d’argent, sa terre était maintenant toute payée. Elle rapportait suffisamment pour faire vivre convenablement sa famille. Rose enseignait et son salaire lui permettait de ne plus dépendre de son père. La solution était là, son campe redeviendrait ce qu’il était auparavant. Fini pour lui le P’tit canot, il allait maintenant vivre dans la légalité, il ne vendrait plus d’alcool.

Gérard est mort subitement à soixante-dix ans. La fin de sa vie avait été heureuse. Il avait eu la chance de marier sa fille avec un bon gars de Tartigou, bien travaillant. Il avait connu ses cinq petits-enfants. Il avait pu leur raconter qu’un homme en noir avait voulu marier leur mère en échange d’un château et d’un ranch avec vue sur la mer. Cette histoire s’était propagée dans les rangs de Tartigou. Par ailleurs, Gérard n’eut pas la peine de voir mourir sa mère qui, à quatre-vingt-dix ans, était bien portante et vivait encore avec Abel sur la terre du troisième de Tartigou. Enfin, Gérard ne vit jamais le ranch et le château sur la route 132 entre Tartigou et le village de Saint‑Ulric que les touristes se plaisent à photographier.

Extrait du livre Contes de Tartigou,  auteure Andrée Gendron, éditions Histo-Graph, 2020


[1] Aujourd’hui appelé le lac des Cabourons.

[2] L’alcool était gardé dans des boîtes de métal qu’on appelait canisses.

[3] Saint-Georges : vin fortifié de type Porto, bas de gamme et très populaire à l’époque au Québec.

[4] Nom donné à l’alcool de contrebande qui venait souvent des îles Saint-Pierre-et-Miquelon.

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