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Contes, légendes et palabres

« Le revenant du lac »

Daniel Projean et Georgette Renaud (Photo: courtoisie)

Georgette Renaud et Daniel Projean de « la Porte ouverte sur les mots » vous présentent pour le mois de novembre 2021, un conte de la région du Bas Saint-Laurent intitulé «Le revenant du lac», un extrait du livre « Les contes du cordonnier » de l’auteur Pierre Dufort, éditions La Plume d’Oie 2007

« Le revenant du lac »

Mon histoire peut vous paraître étrange, farfelue;  c’est qu’elle l’est, effectivement. Mais ce n’est pas parce qu’elle a l’air bizarre qu’elle n’est pas vraie : la réalité dépasse la fiction! La peur, par exemple, ce n’est pas une émotion imaginaire, c’est une émotion bien réelle, bien sentie dans ses tripes. Les vieux conteurs ne disaient pas : « On va faire une veillée de contes! » Ils disaient : « On va passer le temps à se faire des peurs! »

Ça s’est passé tout près d’ici, dans l’arrière-pays ou, disons plutôt, pour éviter toute susceptibilité, dans le haut-pays, en arrière de Métis-sur-Mer, à quelque 230 mètres d’altitude. C’est arrivé en hiver, en plein milieu du lac Fleet, maintenant mieux connu comme le lac Laflamme, du nom de son propriétaire actuel.

Un Écossais, fondateur de la place, dont j’ai oublié le nom, braconnait par là. Il marchait sur le lac quand la glace a cédé au-dessus d’un trou chaud. Le chasseur a coulé direct au fond. Comme il neigeait abondamment, aucune trace n’est restée. On n’a jamais su ce qui lui était arrivé, on n’a jamais retrouvé son corps. Dans ce temps-là, si quelqu’un disparaissait sans témoin, sans indice de son passage sur les lieux de l’accident, il pouvait se passer beaucoup de temps avant qu’on constate d’abord la disparition, puis qu’on reconstitue les circonstances probables de la disparition. Dans le cas de l’Écossais, on n’a pu faire mieux que supposer, sans preuve, sa noyade dans le lac Fleet. Et c’est ainsi que notre homme est entré dans la catégorie des noyés non retrouvés.

Chaque type de décès amène ses revenants, qui peuvent être assez différents d’un type à l’autre. Prenons par exemple les défunts ordinaires. Aussi longtemps que leurs actes ici-bas portent encore à conséquence, ils deviennent des âmes du purgatoire ou des âmes en peine. C’est par des prières et des messes qu’on les apaise et qu’on abrège leur séjour en ce lieu expiatoire. Mais en attendant, ce sont ces âmes qui animent les feux follets et produisent ces malaises oppressants qu’on ressent autour des cimetières.

 Les personnes qu’on a assassinées ou à qui on a fait subir de grandes souffrances avant leur mort continuent de hanter les lieux de leurs ultimes malheurs; ce sont les fantômes et les spectres. Les personnes qui se sont suicidées se transforment en lémures, ces vapeurs rampantes et sépulcrales à la recherche sans cesse d’âmes faibles susceptibles de les nourrir.

Et n’oublions pas les esprits malfaisants qui, par exemple, font chanter les dunes de sable, dans le désert de Gobi, pour attirer les voyageurs et les perdre irrémédiablement. Ici en Gaspésie, nous avons nos braillards, qui ont si longtemps terrorisé nos aïeux; ils se manifestent sous la forme de grands et forts troncs d’arbres qui se trottent les uns contre les autres et qui grincent tumultueusement dans la tempête.

Tous ces esprits maléfiques, malgré leurs différences se ressemblent par deux caractéristiques; ils se manifestent seulement la nuit, jamais le jour, et ils font exprès pour effrayer les vivants, ils y prennent plaisir.

Mais il en va tout autrement pour les revenants des lacs, fantômes de noyés disparus jadis sans laisser de traces. Ce sont des faits mal connus aujourd’hui. Moi, je tiens ca de source sûre, de vieux pleins de sagesse, à qui on ne passe plus depuis longtemps  des vessies pour des lanternes.

Les revenants des lacs dorment dans la vase, au fond des eaux, durant toute la saison chaude. En effet, ils disparaissent aussitôt que les lacs commencent à caler, au printemps, et ils restent ainsi enfouis jusqu’à ce que la glace reprenne, à l’automne. On dirait qu’ils ont horreur de toute étendue d’eau dont la surface est libre, ce qui, bien sûr, se trouva être un jour la cause irrémédiable de leur perte.

Puis, quand la glace se forme, tard à l’automne, les revenants des noyés  de lac sortent des fonds et prennent possession de tout leur lac; ils en deviennent les rois incontestés. Ils connaissent toutes les formes de nage, sur le ventre, sur le dos, sur le côté, ils plongent, ils remontent, ils se déplacent sous la glace dans tous les sens, tantôt lentement, tantôt rapidement, toujours avec la plus grande élégance. Enfermés dans le silence éternel, ils parcourent sans fin l’espace clos de leur glacial domaine.

Ici même, dans notre tranquille municipalité, nous avons eu le témoignage de cette pitoyable infortune. Cela a créé toute une peur, je vous le dis! Laissez-moi vous raconter.

Vous savez, quand on est jeune. On est moins peureux et moins conscient.

Dès les premiers temps froids, on a tous hâte de patiner et on veut voir si la glace peut nous porter, surtout si on est moins pesant  que les autres.

Cette année-là, il avait fait terriblement froid dès novembre, des moins quinze, moins vingt-cinq degrés Celsius, sans qu’il neige un brin pour adoucir le temps. On voit ça rarement, mais ça arrive! Les lacs avaient pogné  « ben » dur; un bon trois à quatre pouces de glace, claire comme de la vitre Et les grands froids avaient duré encore toute la semaine.

Vous pensez donc que les  « jeunesses »  des rangs et du village n’ont rien eu de plus pressé que d’aller voir ça  de près. C’était samedi après dîner, il faisait beau soleil. Bottes aux pieds pour commencer, en longeant les bords, ils ont embarqué tranquillement sur la glace. C’était très impressionnant de voir le fond du lac, comme s’il n’y avait pas eu de glace : la roche, le sable, les corps morts dans la vase, même les capsules de bouteille de bière. Tout paraissait si proche de la surface. Puis, au fur et à mesure qu’ils s’éloignaient de la rive, le fond parut de plus en plus sombre, jusqu’à devenir noir comme de l‘encre.

 Soudain, en entendit un gros coup sec, qui éclata très fort d’un travers à l’autre du lac, un grand coup sec suivi de son sinistre écho. Ca craque! Vous sentant perdus, vous figez là « ben » raide. Pourtant, il n’y avait pas même une  petite fissure dans la glace, rien du tout. C’est juste comme si la surface glacé du  lac, tout à coup envahie et offusquée de votre présence, voulait vous retenir et vous faire fuir.

Cet après-midi-là, quatre jeunes filles chaussèrent leurs patins les premières et s’aventurèrent sur le lac Fleet. Elles étrennèrent alors la glace toute neuve, lisse comme un miroir fraîchement poli, sans autre égratignure que celles que laissaient leurs patins plus ou moins habiles. Deux d’entre elles étaient novice et se tenaient par la main, pour se rassurer. Les deux autres, plus expérimentées, avaient filé à vive allure et déjà loin, elles tentaient de s’approprier toute l’étendue de la glace, gravant dans la glace les marques de leurs patins.

C’était un beau spectacle à voir que ces deux vedettes improvisées, petites jupes qui volaient au vent et patins blancs qui dessinaient des arabesques. Si raffinées en cet endroit si sauvage. Par contre, il était aussi charmant d’entendre les deux autres patineuses qui riaient aux éclats en même temps que leurs coups de patin mordaient si maladroitement dans la glace vierge.

Tout à coup, on entendit un long cri d’horreur. Puis une deuxième voix se mit à hurler. C’était effrayant! Et on vit deux patineuses qui se soutenaient mutuellement et qui s’en revenaient vers la rive aussi vite qu’elles pouvaient. Que s’était-il donc passé pour qu’elles paraissent si effrayées? Les deux jeunes débutantes racontèrent que les choses allaient assez bien alors qu’elles prenaient de l’assurance et qu’elles évoluaient sur la glace.

Cet homme avait le visage blanc comme neige, avec des yeux très sombres. Ou bien avait-il réellement des yeux ? Ou est- ce …? « Ah ! Mon Dieu!» Il était recouvert de ce qui ressemblait encore à une vieille couverture « carreautée », avec des franges, et tous ses oripeaux suivaient le mouvement de sa nage à la façon d’une méduse.

Les deux jeunes patineuses  jurèrent qu’elles avaient eu le temps de voir cet homme comme il faut et que jamais du reste de leur vie elles n’oublieraient cette vision. Elles prétendirent même que cet homme les avait longuement fixées avec attention.

Pensez donc! S’il avait neigé, comme d’habitude en cette saison, on n’aurait jamais même soupçonné la présence du revenant du lac Fleet. Par ailleurs, imaginez un instant, du côté de feu notre Écossais, le divertissement qu’a dû lui procurer la vision de ces deux jeunes filles en fleurs, aux jupes et aux collants tout en couleurs, qui ont évolué en pleine lumière juste au -dessus de lui. Les hivers ont dû lui paraître désormais plus doux et moins longs…

Et depuis ce jour-là, on a remarqué que toutes les jeunes filles du village patinent en pantalons !

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