30.09.2020
Chroniques Science et environnement L'économie bleue selon Gunter Pauli

L’économie bleue selon Gunter Pauli

L’économie bleue telle que mise de l’avant par Gunter Pauli, le fondateur de l'organisme non gouvernemental ZERI (Zero Emissions Research and Initiatives - Recherche et initiatives pour zéro pollution) s’inspire des écosystèmes naturels pour résoudre les crises actuelles, qu’elles soient économiques, sociales ou écologiques. Ce type d’économie moins connu au Québec pousse encore plus loin les concepts de l’économie verte et de l’économie circulaire.

L’économie sous toutes ses couleurs

GünterPauli
Gunter Pauli, né en 1956 en Belgique, est diplômé en économie et titulaire d’un MBA. Il est à la fois entrepreneur, auteur de livres jeunesse, fondateur de ZERI et créateur du concept de l’économie bleue (source : www.gunterpauli.com).

Selon Gunter Pauli, l’économie “rouge” correspond au mode économique actuel. Par ses activités, elle détruit l’environnement en polluant l’air, l’eau et les sols et en contribuant à la perte de biodiversité ainsi qu’aux changements climatiques. Elle nuit également aux conditions de vie des êtres humains en raison de la diminution des ressources, de l’augmentation de la propagation de certaines maladies, de l’accumulation de déchets, etc.1 

L’économie “verte” est, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE), une activité économique “qui entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ”2. Elle a été pensée et proposée pour répondre  aux objectifs du développement durable et combattre la pauvreté mondiale. Elle a toutefois été souvent critiquée puisqu’elle contribue à la marchandisation de la nature et poursuit des objectifs qui nous éloigne d’une véritable transition écologique3

L’économie circulaire découle de l’économie verte. Elle propose entre autres de créer des circuits courts afin de convertir les déchets produits par la production d’un bien en de nouveaux produits. Cette économie basée sur la récupération, le recyclage et la valorisation des matières résiduelles est louable, mais l’économie “bleue” pousse ce concept encore plus loin en cherchant à imiter la nature. Ce modèle d’économie répond aux besoins fondamentaux de tous les êtres vivants, et non seulement des humains, avec ce qui est disponible localement4. C’est une approche pragmatique dont le but est de favoriser la résilience des communautés et non pas la recherche de rendement à tout prix. Elle s’inspire de l’approche systémique et du biomimétisme.

La nature ne connaît pas le concept de déchet.

Gunter Pauli
L’économie bleue en résumé (vidéo en anglais, source : www.zeri.org).

L’approche systémique ne s’attarde pas directement aux symptômes d’un problème, mais tente d’identifier et de modifier le contexte global dans lequel il s’inscrit. Cette démarche est utilisée de plus en plus pour tenter d’étudier et de corriger des problématiques environnementales, sociales, éducatives et même psychologiques5.

Le biomimétisme est un processus par lequel on s’inspire du vivant pour innover. Le processus n’a rien de récent, les humains primitifs s’en servaient pour concevoir leurs vêtements et leurs abris. Même Léonard de Vinci s’est inspiré du vivant pour imaginer ses machines. C’est toutefois un domaine de recherche scientifique émergent et interdisciplinaire dans lequel le développement d’innovations technologiques s’inspire des formes, des matières, des processus et des fonctions observés chez les organismes vivants6. À titre d’exemple, les ingénieurs qui ont développé le TGV japonais ont été inspirés par le bec du martin-pêcheur et le corps du manchot d’Adélie pour augmenter l’aérodynamisme du train et diminuer la consommation d’énergie. Ils se sont également inspirés des ailes de hibou pour diminuer le bruit causé par une pièce du train qui s’attache au système électrique.   

Exemple concret pour comprendre : quoi faire de l’emballage de votre fromage préféré?

Photo modifiée d’un emballage de fromage en grains (source : www.fromagesdici.com).

Imaginons que vous êtes la ou le propriétaire d’une entreprise de fromage et que les déchets générés par l’emballage plastique de votre délicieux produit vous dérange. Vous savez qu’il n’est pas recyclable et qu’il nuit à l’environnement. La nuit, vous en faites même des cauchemars… vous vous noyez dans le méga-“continent” de plastique parmi les 8 millions de tonnes de déchets en plastique jetés en mer chaque année. Vous voulez en finir avec ces cauchemars dès maintenant. Or, vous avez envie d’innover en proposant une solution plus saine pour l’environnement. Selon l’économie verte, vous pourriez tenter de réduire l’emballage, utiliser un plastique recyclable, penser à un système permettant l’achat en vrac, etc. Si vous optiez pour un projet d’économie circulaire, vous tenteriez plutôt de vous investir dans le recyclage de vos emballages en contribuant au développement d’un nouveau produit avec les emballages. Par exemple, vous pourriez imaginer développer un produit local utilisant les vieux emballages de fromage (ex. : vous pourriez produire des fibres textiles pour concevoir les vêtements des équipes sportives de la région). Si vous adoptiez une vision liée à l’économie bleue, vous voudriez vous éloigner dès le départ de la chaîne d’utilisation des matières issues de ressources non renouvelables comme le pétrole. Par exemple, vous pourriez décider d’investir dans le développement d’un biofilm biodégradable fabriqué à partir de caséine. Cette protéine du lait pourrait même être issue du lactosérum inutilisé lors de la fabrication du fromage pour former un emballage étanche, biodégradable et même… comestible! Ce nouvel emballage vous permettrait de réutiliser un déchet de la fabrication du fromage tout en contribuant à ne plus produire de déchets en plastique… et enfin pouvoir dormir l’esprit tranquille!

Des emballages de fromage conçus à partir de la protéine du lait, la caséine, pourraient bientôt être commercialisés (vidéo en anglais, source : American Chemical Society).

ZERI et la promotion des initiatives… au niveau mondial 

ZERI a été fondé en 1994 par Gunter Pauli et le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) afin de stimuler et mettre en valeur le développement d’innovations sociales et technologiques basées sur l’approche systémique et le biomimétisme. Déjà en 1997, ZERI proposait à la conférence de Kyoto (COP3), duquel découla le fameux protocole de Kyoto, d’adopter les concepts de zéro déchet et zéro émission comme nouvelle norme pour le commerce. Un consortium de scientifiques internationaux établit alors que cette norme était réalisable et surtout, indispensable pour inverser le changement climatique. Malheureusement, malgré l’accord de nombreux états avec ce principe, l’Union européenne et les États-Unis l’ont rejeté et ont plutôt proposé la certification et la négociation des émissions de carbone. Ce revers n’a toutefois pas découragé les membres de ZERI et, soutenu par de nombreuses organisations internationales dont le PNUD, l’organisation a décidé de passer à l’action en concevant et en implantant des initiatives zéro déchet et zéro émission partout dans le monde.

En 2008, les membres ont décidé de décentraliser les activités de l’organisation, initialement située au Japon. C’est ainsi que depuis 2014, 34 bureaux de projets ont été ouverts dans le monde. Plus de 200 projets ont été mis en oeuvre. Ils ont mobilisé près de 8 milliards de dollars en capital et créé trois millions d’emplois. Sur le site www.zeri.org, on y présente en détail 112 projets. Afin de susciter votre intérêt, voici quelques exemples de projets : savez-vous qu’on peut faire du papier recyclable à l’infini avec de la poussière de pierre? Qu’on peut fabriquer des piles en bois sans aucune ressource non renouvelable? Qu’on peut faire pousser des champignons sur du marc de café et que ceux-ci peuvent servir à nourrir des porcs? Qu’on peut produire des vêtements uniquement à partir des algues? Etc.

Un autre concept d’économie bleue

Au Québec, on utilise depuis peu le concept d’”économie bleue”, mais c’est uniquement en lien avec le domaine maritime. Le concept fait partie des objectifs de la Stratégie maritime du Québec et fait référence au développement durable du fleuve Saint-Laurent. Quoi qu’il soit important d’intégrer les notions de développement durable dans la gestion de ce magnifique plan d’eau, il est dommage que le ministère des Transports du Québec n’ait pas simplement choisi le terme d’“économie maritime durable” afin d’éviter les confusions possibles avec la potentielle et prochaine diffusion du concept d’économie bleue de ZERI. 

ZERI bientôt au Québec? Pourquoi pas à Rimouski?

Il n’y a pas encore de bureau de ZERI au Québec, ni même au Canada. Je pense toutefois que nous avons ici toutes les ressources ainsi que la créativité et l’entrepreneurship nécessaires au développement d’initiatives d’économie bleue. Je suis même d’avis que le Bas-Saint-Laurent et même Rimouski pourrait accueillir un bureau de ZERI afin de stimuler le développement local et régional de différents projets. Le dynamisme de la communauté ainsi que les expertises en sciences, en biologie, en entrepreneuriat, en éducation et en gestion pourrait permettre aux gens d’ici, soucieux de l’environnement et du développement régional, d’ouvrir un bureau de ZERI. Une foule d’initiatives s’y rapprochent dans la région et plusieurs intervenants pourraient bénéficier des idées de l’économie bleue tant sur les plans sociaux, économiques, qu’environnementaux. Alors, qui a envie d’initier le développement d’un bureau à Rimouski? L’idée est lancée…

Les Fables de Gunter

Traduites en plus de 20 langues, les Fables de Gunter ont été rédigées par Gunter Pauli afin de stimuler le développement d’initiatives d’économie bleue dès le primaire, partout sur la planète.

Les Fables de Gunter sont basées sur les projets décrits en détails sur le site web de ZERI ainsi que dans le livre L’Économie bleue 3.0. Il y en a 336 qui ont été rédigées jusqu’à présent et l’objectif est de se rendre à 365 d’ici 2023. Chacune des fables est accompagnée d’un guide pédagogique conçu pour les parents et les enseignant.e.s et touchant les sciences, l’intelligence émotionnelle, les systèmes interconnectés et la capacité de mise en pratique. Ces livres ont également été traduits en mandarin et sont maintenant utilisés dans toutes les écoles primaires et les collèges de Chine. Des centaines de milliers de jeunes Chinois.e.s ont donc été formés pendant ces 10 dernières années à l’économie bleue… Quand tenterons-nous l’expérience au Québec?

Pour en savoir plus

  • Barroux, Rémi. 2012. “La nature, ingénieuse en chef.” Le Monde, Samedi 11 février 2012, p. 4-5.
  • Benyus, Janine M. 2017. Biomimétisme : Quand la nature inspire des innovations durables. Paris: Rue de l’échiquier, 408 p.
  • Chapelle, Gauthier et Luc Schuiten. 2020. Le vivant comme modèle : pour un biomimétisme radical. Paris: Albin Michel, 432 p.
  • Lamoureux, Nathalie. 2012. Sauver la planète en imitant la nature. Le Point, no 2093, 25 octobre 2012, p. 102-104.
  • Pauli, Gunter. 2018. Soyons aussi intelligents que la nature. Paris: Éditions de l’Observatoire, 252 p.

Références

  • 1- OECD. 2020. Environment at a Glance 2020. Paris : OECD Publishing, https://doi.org/10.1787/4ea7d35f-en, 62 p.
  • 2- Programme des Nations Unies pour l’environnement (PNUE), Vers une économie verte : Pour un développement durable et une éradication de la pauvreté – Synthèse à l’intention des décideurs, 2011, p. 1-2
  • 3- Arpin-Simonetti, Emilian. « L’« économie verte », une voie trompeuse pour le Québec? Entrevue avec Éric Pineault. » Relations, no 777, Mars–Avril 2015, p. 18–19
  • 4- Pauli, Gunter. 2019. L’économie bleue 3.0. Paris: Éditions de l’Observatoire, 479 p.
  • 5- Cambien, Aurore. 2007. Une introduction à l’approche systémique. Appréhender la complexité. Ministère de l’Écologie, de Développement et de l’Aménagement durables, France. Centre d’Études sur les réseaux, les transports, l’urbanisme et les constructions publiques, 83 p.
  • 6- Pierre-Emmanuel Fayemi et al., Biomimétisme et supports méthodologiques, Techniques de l’ingénieur, 2015, p. 11.

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