Nouvelle de 17 h Un enseignant «atterré» par le recours aux robots pour aider les étudiants

Un enseignant «atterré» par le recours aux robots pour aider les étudiants

Un enseignant et militant syndical bien connu du Cégep de Rimouski, Alain Dion, réagit à une récente nouvelle à l’effet que le collège rimouskois et le Cégep de Chicoutimi ont maintenant recours à des applications spécialisées pour accompagner les problèmes dans leurs démarches personnelles ou pédagogiques.

Les autorités des deux collèges ont parfois utilisé le mot « robot » pour les définir, lors de leur lancement de presse, expression que le journal a reprise et qui a fait sursauter monsieur Dion. Ce dernier s’est exprimé dans le journal syndical des enseignants du Collège, la Riposte, paru cette semaine. Selon Radio-Canada, le Cégep de Rimouski a investi 250 000 $ dans cette démarche.



« Je ne sais pas si c’est parce que je me fais vieux, si je suis plus fatigué que je ne le crois, si je suis « déconnecté » ou si je deviens gravement allergique aux nouvelles variantes techno-péd(à gogo)giques envahissantes, mais la dernière nouvelle concernant l’arrivée au Cégep de Rimouski du « robot conversationnel » nommé Ali m’a particulièrement atterré », commence monsieur Dion.

Vague à l’âme


« Je l’avoue sincèrement, j’ai d’abord eu un puissant vague à l’âme en jetant un œil sur le communiqué du Collège. Voilà maintenant des mois que, comme l’ensemble de mes collègues, je tente de concilier pandémie et enseignement. Des mois à m’assurer du bien-être relatif de mes élèves. Des mois à échanger, accueillir et rassurer. Des mois à chercher à humaniser l’enseignement à distance afin de contrer les effets pervers de cette froide et folle période pandémique. »

« Des mois à me faire souffler au visage encore davantage de nouveaux outils technologiques et des formations offertes sur le bras que je n’ai ni le temps ni l’énergie de suivre, parce que ma tâche déborde et que mes étudiantes et mes étudiants ont besoin de moi. Ces élèves isolés, à bout de souffle, bien souvent en déroute, exprimant, pour la majorité, leur besoin de se voir entre eux et de nous voir nous, les profs, en classe. De voir et de parler à du vrai monde », poursuit-il.



Outil bienveillant?

« Alors quand j’ai vu le Cégep de Rimouski annoncer dans les médias l’arrivée d’Ali le robot, cet « outil bienveillant de soutien psychosocial et de divertissement […] qui contribuerait à la réussite de la population étudiante », j’ai eu du mal à encaisser. Un outil BIENVEILLANT? Dites-moi que c’est un mauvais rêve. Comment, en effet, ne pas se sentir floué après avoir cherché à déjouer la froideur déshumanisante de l’enseignement à distance? À porter la motivation de mes élèves à bout de bras? Comment ne pas se sentir en total décalage quand, semaine après semaine, on peut lire et entendre partout dans les médias des chroniqueurs, des parents, des spécialistes et encore tout récemment la Fédération étudiante collégiale du Québec (FECQ) exprimer leurs inquiétudes face aux impacts de l’enseignement à distance et face à la détresse des jeunes isolés en temps de pandémie. Un robot conversationnel? Vraiment? », questionne monsieur Dion.


D’un point de vue éthique

« Et d’un point de vue éthique, je m’inquiète sincèrement de cette dérive technologique. Je m’inquiète de voir apparaître dans notre institution d’enseignement cette « puissante plateforme d’accompagnement » qui accumulera des informations personnelles sur nos élèves. Des informations qui permettront à une firme indépendante d’enrichir sa base de données, d’en faire un outil de promotion entrepreneuriale et de maximiser ses profits en l’offrant à d’autres collèges. Une compagnie qui s’enrichira sur le dos de nos élèves qui, sans le savoir, participeront « activement à l’amélioration de l’application et à son raffinement », estime l’enseignant.

Ligne dangereuse

« Je ne sais pas combien d’argent et de temps a investis le Collège de Rimouski dans le développement et l’implantation de cette « nouvelle expérience technologique novatrice ». Je trouverai. Je ne sais pas non plus quel genre de contrat le collège a signé avec la firme Optania. Quelles en sont les règles éthiques et quelle est la part d’informations concernant nos élèves qui se retrouvera désormais dans cette banque de données? Mais je sens que nous venons de franchir ici une ligne dangereuse », croit Alain Dion.

« Vous me permettrez également de souligner que cette décision est pour le moins déconcertante en période de restriction budgétaire, alors que le réinvestissement MAOB en 2020-2021 a été famélique et qu’on nous demande encore d’analyser scrupuleusement les dépenses (pour l’enseignement et nos élèves) que nous comptons faire en département cette année », rappelle-t-il.

Ton bon enfant

« Les médias ont traité cette nouvelle comme un fait divers. Le ton du communiqué était d’ailleurs bon enfant. Mais derrière cette dépêche se profile une vision de l’enseignement supérieur qui m’effraie. Nous vivons depuis déjà plusieurs années un formatage technocratique et une obsession gestionnaire de l’enseignement collégial qui dénature notre profession un peu plus chaque jour et nous éloigne de ce que l’on a de plus précieux : le travail avec l’humain. Après le formulaire à remplir, la petite case à cocher, la reddition de compte quantitative, la multiplication des politiques et comités de toutes sortes, voilà qu’on nous annonce l’arrivée bienveillante de l’intelligence artificielle « qui œuvre au service des étudiantes et des étudiants et bonifie l’expérience collégiale des jeunes ». Décidément, je suis loin d’être rassuré… », écrit aussi monsieur Dion.

Enseignement à distance

Il poursuit : « Il ne faudrait pas se surprendre maintenant de voir apparaître dans les prochains mois une nouvelle communication annonçant l’implantation à demeure de l’enseignement à distance au Cégep de Rimouski. C’est d’ailleurs ce que vient de faire l’Université Laval qui confirmait tout récemment qu’elle poursuivrait l’enseignement hybride au-delà de la pandémie afin de « bâtir l’université du futur ». Malgré tous les écueils et les constats négatifs de ce type de formation. Alors, si c’est ça le futur… Dans le « marché de l’éducation » actuel, soyez malheureusement assurés que cet exemple fera des petits. Avec toutes les sommes investies en technologie dans nos établissements en réaction à la pandémie, les directions, « en bons gestionnaires », voudront bien sûr rentabiliser leurs investissements. Mais à quel prix? »

« On ne peut le nier, la crise sanitaire aura eu un impact majeur sur notre vie pédagogique et collective. Il faut maintenant espérer que nos dirigeants prendront un certain recul afin de mesurer l’impact de certaines de leurs décisions. Que nous travaillerons aussi collectivement, au-delà de la pandémie, à retrouver un milieu de vie où l’énergie et le temps seront consacrés à l’essence même de l’acte d’enseigner. Que nous choisirons d’abord d’investir dans l’humain, avant de penser inviter nos amis les robots…», fait enfin savoir Alain Dion.


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