Le choc numérique qui attend le système de santé
L'opinion de Robin Lebel
« Madame, vous avez deux choix pour votre opération : dans un an à Québec… ou dans quelques semaines à Maria, en Gaspésie! Oui, oui, ils ont un ORL (oto-rhino-laryngologiste) là-bas. Non, pas à Rimouski. Ici, on a des internes en cohorte, mais pas d’ORL. »
J’entendais ça par bribes. Pour simplifier et éviter de froisser les genres en tout genre, appelons ma blonde Roger. Roger choisit donc Maria.
Quelques semaines plus tard, on saute dans l’char. On arrive au bout du p’tit bout de la 20, dans le carrefour giratoire de Mont-Joli, puis on s’engage sur l’ancien chemin du Roi, la 132.
Rapidement, on réalise que la route fait dur. Un sentier de motoneige est mieux entretenu. Même les policiers n’y vont plus. Alors j’ai fait ce que tout bon Gaspésien ferait : pied dans le tapis pour rester sur le haut des bosses, comme en ski-doo.
Arrivés à Maria, Roger doit tout refaire : prises de sang, examens, scanneur. Parce que son dossier, comme le mien, comme le vôtre, est encore en papier. Il ne voyage pas d’un hôpital à l’autre. On n’existe pas ailleurs. Tout est à recommencer.
Surprise suivante : pas de personnel administratif pour entrer les données. Ce sont les infirmières qui s’en chargent. Pourquoi? Parce que Dieu, le médecin, n’a pas de temps à perdre à expliquer quoi que ce soit aux administrateurs. Résultat : des infirmières à 80 000 ou 100 000$ par année font de la paperasse de base.
Vrai retour dans les années 1970
Autre découverte : Dieu lui-même écrit tout à la main dans le dossier de Roger. Un vrai retour dans les années 1970. Pas un portable, pas un ordinateur. Même la personne qui coordonne la date de l’opération est une infirmière enfermée dans un bureau sans fenêtre. Un garde-robe.
Pourquoi je vous raconte ça?
Parce que notre système de santé veut passer du papier à l’informatique. Et croyez-moi : ça va faire mal.
Pour le déploiement du Dossier santé numérique (DSN), Santé Québec révèle que la facture des coûts d’exploitation grimpera à 100 M$ par année. Le montant inclut les coûts de licence, d’hébergement, mais aussi les salaires des équipes qui ont été constituées pour « supporter les utilisateurs ».
En date d’août dernier, le budget autorisé pour le projet de déploiement du DSN était de 402 M$. Plus de 1000 personnes interviendront en soutien au cours de l’opération.
Comment former Dieu, qui n’a pas une minute à perdre? Comment expliquer à tout le personnel qu’on passe d’un monde où rien ne suit à un monde où le patient de l’extérieur a désormais un historique accessible?
On s’enligne vers la suite du scandale SAAQclic. Ce qui s’en vient en santé risque de prendre le haut du pavé dans l’actualité. Et dire que j’ai croisé deux dieux la semaine passée : un nous a parlé par obligation, l’autre pas pantoute.
On voit déjà le bordel
Qui va apprendre à Dieu? Des centaines de millions vont être engloutis dans cette aventure, sinon plus d’un milliard. On voit déjà le bordel que ce changement risque d’apporter, avec son lot de frustrations.
Ne reste qu’à espérer qu’on ne perdra pas nos dossiers médicaux dans l’opération. Parce qu’avec le papier, on ne peut pas faire de sauvegarde. Comment seront transcrits les écrits de nos dossiers existants? Vont-ils seulement l’être?
Il est permis d’en douter.
Ce virage sera peut-être pour la prochaine génération. Tout ça parce qu’on ne s’est jamais actualisés avec le temps.
