28.03.2020
Chroniques Découvertes brassicoles Une file d’attente où on ne perd pas son temps (Ou le...

Une file d’attente où on ne perd pas son temps (Ou le jour où j’ai interrompu les vacances familiales pour 3 litres de bière)

Avez-vous déjà fait la file pour obtenir un téléviseur parabolique 4K en cachemire? Moi non plus! Par contre je n'hésite pas à patienter (un peu) pour obtenir une ou deux bouteilles de bières issues de brassins exceptionnels.

Il m’est arrivé à quelques occasions de faire la file pour pouvoir me procurer une ou deux bouteilles de la dernière création d’une microbrasserie québécoise. J’ai aussi souvent réussi à convaincre mes amis de modifier leur trajet de vacances pour obtenir une partie de leur limite des IPA les plus fraîches. Cette folie a même atteint un niveau insoupçonné lorsque j’ai supplié mon père – qui vient d’avoir 70 ans – de subir le froid hivernal un samedi matin pour me représenter alors qu’une microbrasserie organisait une sortie hyper limitée dans la région de Sherbrooke! Comme on dit chez nous : « C’est de là que j’viens! Quel hasard merveilleux! »

Pour info, c’était une saison au malt sherbrookois barriquée trois mois en fûts de pinot noir, fermentée par deux levures gaspésiennes, le tout joliment livré dans une bouteille sérigraphiée avec le logo d’un bar mythique de ma ville natale. Si vous savez de quelle bière je parle, vous êtes probablement atteints du même syndrome que moi.

Une file d’attente au Peluso Rachel pour de la bière de la microbrasserie Auval à Montréal à 6h15. Crédit photo: Joé Déry

Les événements de mise en marché limitée prennent parfois une ampleur qui peut faire sourciller les non-initiés. En suivant les pages des microbrasseries sur les réseaux sociaux, il est possible pour les amateurs de bière de savoir exactement à quel moment telle ou telle création brassicole deviendra disponible sur le marché. Dans le cas où la dernière nouveauté susciterait un réel engouement, certaines microbrasseries choisissent de limiter l’accès des clients à un certain nombre de bouteilles ou de canettes ou encore de rendre celles-ci disponibles uniquement à la brasserie lors d’événements spéciaux. C’est à ce moment que l’émotion et la folie s’emparent des amateurs les plus convaincus et que le besoin de posséder ces raretés devient plus fort que tout.

Je revois le visage de mon père quand il m’a dit, en me tendant la bouteille de Perle de la microbrasserie Pit Caribou brassée pour les trente ans du King Hall, qu’il me souhaitait qu’elle soit bonne cette bière-là. Le connaissant, il a du en profiter pour raconter toutes sortes d’histoires à ses compères de fortune lors de cette fameuse manifestation brassicole. Merci papa… Oui, elle était mémorable!

Ce qui est paradoxal, c’est que je n’aime pas trop faire la file. À l’épicerie ou pour une transaction bancaire peu importe, je ne suis pas un fan de l’attente. Attendre en ligne pour obtenir la dernière pomme à la mode, très peu pour moi. Les aubaines du Boxing Day me laissent de glace, préférant de loin organiser une dégustation avec quelques amis chers et profiter d’un 26 décembre à la maison.

Cependant, attendre en file pour une ou deux bouteilles de brassins limités revêt selon moi un caractère beaucoup plus communautaire. La plupart des gens y sont souriants et aiment jaser de leur sujet de prédilection : la Bière. Les vrais passionnés sont toujours accompagnés de quelqu’un qui leur permettra de doubler leur limite d’achat et les apprentis n’en reviennent pas de l’interminââââble attente. Un véritable microcosme. Les vrais habitués n’ont qu’une seule crainte exprimée par trois petits mots : Rupture de stock. Mais bon, c’est juste de la bière.

Cet été, j’ai fait la file pour le dernier brassin de la Espinay, en Gaspésie. Disons que la route des vacances coïncidait avec la sortie de cette bière d’exception. Depuis ma première dégustation de cet assemblage devenu emblématique du savoir-faire de la microbrasserie Auval, j’y reviens dès que j’en ai l’occasion.

Dans le cas de ce brassin-ci, dès l’instant où le service est fait, on se remémore son odeur de pain au levain frais, tandis que sa mousse éphémère se dissipe rapidement. Avec ses 6.5 % alc./vol. et son format de 750 ml, cette saison a tout pour plaire aux beer geeks, leur permettant même de la partager! Au fur et à mesure de la dégustation, sa pointe d’acidité et sa complexité vineuse provenant de l’affinage en fûts de chêne permet de vivre une véritable expérience brassicole évolutive. D’abord fruitée, mordante et rafraîchissante, elle devient davantage fermière et exprime des notes presque animales en gagnant quelques degrés. Encore une fois, la microbrasserie Auval vise dans le mille avec cette bière de haute voltige. 

En la savourant quelques mois après sa sortie, je peux constater une nette évolution depuis ce jour du mois d’août où j’ai emmené ma petite famille patienter quelques demi-heures avec moi pour acheter de la bière. Heureusement pour les gens qui me suivaient dans cette file improbable en plein cœur de Val-d’Espoir, seuls les adultes peuvent s’en procurer… Inutile de dire que beaucoup de touristes brassicoles se retrouvant au même moment au même endroit et malgré une quantité limitée à deux bouteilles par personne, les stocks se sont écoulés très rapidement.

Si d’aucun parlerait volontiers d’obsession, un tel effort permet aux vrais mordus d’accumuler de véritables chefs-d’œuvre brassicoles de tous les horizons et de saliver en attendant l’organisation de mémorables soirées de dégustation entre amis. C’est à ce moment que tous les kilomètres parcourus et toutes les heures d’attente prennent enfin leur sens. Quand on a l’occasion d’apprécier notre récolte, de sentir l’effet de la complexité de ces brassins limités sur nos papilles, ce plaisir ressenti et partagé nous fait même presque oublier les espaces maintenant vides du cellier que l’on regarnira inévitablement lors de nos prochains voyages. 


Quels sont les sujets dont vous aimeriez entendre parler dans cette chronique? Les nouveautés disponibles sur les tablettes des détaillants spécialisés? Les processus de brassage? Les rumeurs du monde brassicole? Partagez vos commentaires avec moi pour que cette chronique, comme la bière, nous permette de partager, discuter et avoir beaucoup de plaisir ensemble.

gchevrette@journallesoir.ca

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