28.10.2020
Chroniques Ôtez-vous de mon soleil ! COVID-19 : sacrifier ou sauver des vies ?

COVID-19 : sacrifier ou sauver des vies ?

Un débat à venir

Au Québec, la stratégie adoptée pour lutter contre la pandémie est celle “d’aplanir la courbe”. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela signifie que nous mettons des mesures restrictives en place pour augmenter la distance sociale afin de ralentir la propagation du virus de manière à ne pas surcharger le système de santé.

L’idée n’étant pas de mettre un terme rapidement à la pandémie, mais au contraire d’échelonner sur une plus longue période de temps le nombre de personnes infectées. Comme les ressources en santé ont une limite, donc un nombre maximal de personnes qui peuvent être traitées en même temps, cette stratégie “d’étalement” permet de traiter un maximum de gens sans en arriver à des choix déchirants, notamment qui peut être sauvé et qui ne peut pas l’être.

S’il semble de plus en plus acquis qu’il s’agit de la meilleure stratégie de gestion de la pandémie, je vous propose ici une petite expérience de pensée afin de vous familiariser avec certains concepts, certaines théories, de la tradition de la réflexion morale. À noter qu’il ne s’agit pas de mon opinion, mais plutôt d’éléments de réflexion qui sont pertinents pour ajouter de la profondeur à nos convictions en cette période de crise.

Pourquoi ne pas sacrifier 4% de la population ?

Le sacrifice est une notion permise dans la doctrine morale utilitariste.1 Dans sa version d’origine, soit celle de Jeremy Bentham, une action morale maximise le bonheur et minimise la souffrance, pour le plus grand nombre. D’abord pensée pour réviser les lois de son époque en se donnant une perspective plus objective, à partir de critères précis, cette théorie a une portée un peu plus large, car elle permet aussi aux individus de réfléchir à leurs propres actions de manière morale.

Pour un utilitariste comme Bentham, sacrifier une partie de la population, si cela résulte en une diminution de la souffrance et en une augmentation du bonheur du plus grand nombre, représente une action morale. Si nous appliquons cela au contexte actuel, très peu de gens souffrent ou meurent en raison du coronavirus lui-même. Par exemple, on parle d’environ 4% des personnes infectées qui meurent, principalement des personnes déjà souffrantes ou affaiblies.

De l’autre côté, les mesures restrictives nombreuses ont des impacts négatifs énormes sur la plupart des gens et, ce, dans un nombre de plus en plus grand de pays à travers le monde. On peut penser aux impacts économiques, mais on peut aussi penser à ces multiples choses maintenant interdites qui permettent de jouir de notre existence. Certes, la perte de gens proches occasionne une souffrance, mais cette souffrance ne touchant qu’une minorité de gens, il n’est pas évident que celle-ci dépasse le bonheur perdu pour la grande majorité.

Ce genre de façon de penser est au coeur de la justification de la stratégie de la Grande-Bretagne dans les premières semaines de la pandémie. Ils se basaient sur la stratégie de l’immunité grégaire (herd immunity)2 qui consiste à laisser aller le virus dans la population pour atteindre un seuil de personnes infectées qui permet de naturellement enrayer la présence du virus une fois ces personnes guéries, donc immunisées suite à cette guérison. C’est le même principe qui justifie les campagnes de vaccination de masse.

La Suède et les Pays-Bas utilisent aussi cette approche3, et on entend Trump ces jours-ci revenir à sa position d’origine qui penche vers une approche du laisser-faire pour ne pas entraîner une catastrophe économique qui, selon lui, entraînerait plus de morts que le coronavirus.

Dans le cas actuel, le compromis de cette stratégie est qu’un certain nombre de personnes perdra la vie (plus ou moins 4% des personnes infectées) afin d’obtenir l’immunité de la population générale face à ce virus. De cette manière, on ne brime pas outre mesure le mode de vie des gens, on maintient un bon dynamisme économique et on met fin éventuellement à la pandémie.

La dignité humaine au secours des “sacrifiés”

Pourquoi n’est-il pas acceptable selon certains individus ou gouvernements de sacrifier ainsi des personnes qui, souvent, sont déjà vulnérables ? Cette intuition est au coeur d’un autre courant majeur de la pensée morale. Emmanuel Kant est possiblement le premier à avoir développé le concept qui est coeur de celle-ci, soit la dignité humaine.

Qu’est-ce que la dignité humaine ? Kant mettra de l’avant une maxime dans laquelle s’incarne l’idée de dignité humaine. “Agis de telle sorte que tu traites l’humanité, aussi bien dans ta personne que dans la personne de tout autre, toujours en même temps comme une fin, et jamais simplement comme un moyen.”4

Qu’est-ce que cela veut dire ? Dans l’essence, cela signifie que l’être humain a une valeur en lui-même, non pas parce qu’il a telle ou telle fonction. En d’autres mots, on se doit d’agir envers les autres comme s’ils étaient des choses à protéger à tout prix. C’est dans cet esprit que la Déclaration des droits de l’homme a été conçue et, plus près de nous, que la Charte canadienne des droits et libertés a été intégrée à la Constitution.

C’est ce qui fait entre autres que même les criminels les plus dangereux ont des droits, parce qu’avant d’être des criminels, ils sont des êtres humains. La dignité humaine place donc notre humanité devant notre individualité. Comme le droit à la vie et le droit à la sécurité sont des droits fondamentaux constitutionnels, il aurait été probablement impossible pour les autorités canadiennes et québécoises de privilégier l’immunité grégaire sur le plan légal.

En effet, l’idée même de sacrifier une petite partie de la population pour préserver le bonheur du plus grand nombre est contraire à l’idée que chaque vie a de la valeur. En ce sens, il aurait été légalement contestable de proposer une façon de faire dont le résultat est la mort de certains, car ce serait se servir d’eux comme moyen de maintenir le bonheur de la majorité. D’autant que cette approche atteint plus particulièrement des personnes déjà vulnérables.

Le principe de dignité humaine exige que l’on fasse attention à tous, mais surtout aux personnes fragilisées. Souvent ces personnes ne sont pas en mesure de se protéger elles-mêmes. S’ils ont une valeur, autant que les personnes non vulnérables, conséquemment il faut que collectivement nous prenions en mains leur sécurité et leur bien-être.

Plus les semaines avancent, plus ce débat refera surface

Sans jouer au devin, il est fort probable que plus les effets de l’arrêt de travail obligatoire pour une bonne partie de la population seront vécus fortement par les gens, plus les effets de confinement aussi se feront sentir dans la population, d’autant que le beau temps s’en vient, plus la pression sera forte sur les gouvernements de transiter vers une autre approche face au virus.

Tant et aussi longtemps qu’il n’y a pas de traitement efficace contre le coronavirus et tant qu’il n’y a pas de vaccin, ou que plus ou moins 85% de la population n’a pas été atteint par le virus, l’autre approche consiste à assumer des pertes humaines pour redonner une meilleure qualité de vie à la majorité. Cette approche revient à sacrifier certains pour le bien du plus grand nombre.

Le danger dans ce genre de débat, c’est de le simplifier en disant qu’il y a deux camps : les bons et les méchants. Dans ce cas de figure, souvent nous sommes les bons et ceux qui sont différents de nous, sont les méchants. Dans le contexte actuel, les défenseurs de la dignité humaine sont les gentils et les défenseurs d’une approche plus utilitariste, les méchants.

Or, dans les deux “camps”, il y a des revendications et des intuitions morales légitimes. “Qu’est-ce qu’une vie sans plaisir et sans bonheur ?”, disent les utilitaristes. “Notre bonheur doit-il être obtenu au prix de la vie des autres ?”, disent les défenseurs de la dignité humaine. Il n’est jamais évident de fixer la limite dans des cas comme cela.

Par contre, reconnaître la pertinence et le mérite de ce qui est au coeur de la position de l’autre est le premier pas vers une discussion plus féconde. Sans dire que la réponse se situe entre ces deux convictions fondamentales, c’est certainement en discutant de celles-ci que nous pourrons déterminer la meilleure approche pour la suite des choses. 

Par exemple, comment peut-on s’assurer que tous puissent jouir un peu plus de leur vie dans les circonstances, tout en protégeant les plus vulnérables d’une infection qui peut leur enlever la vie ? Bonne réflexion !

Références

  1. Histophilo. “Utilitarisme”, http://www.histophilo.com/utilitarisme.php, consulté le 25-03-2020.
  2. Wikipédia. “Immunité grégaire”, https://fr.wikipedia.org/wiki/Immunit%C3%A9_gr%C3%A9gaire, consulté le 25-03-2020.
  3. Laurence, Jean-Christophe.  “Confinement: pourquoi la Suède et les Pays-Bas résistent-ils ?”, La Presse,  lapresse.ca/international/europe/202003/23/01-5266143-confinement-pourquoi-la-suede-et-les-pays-bas-resistent-ils-.php, consulté le 25-03-2020.
  4. Encyclopédie Universalis. “Fondements de la métaphysique des moeurs”, Les maximes de l’impératif catégorique, https://www.universalis.fr/encyclopedie/fondements-de-la-metaphysique-des-moeurs/2-les-maximes-de-l-imperatif-categorique/, consulté le 25-03-2020.
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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