27.11.2020

La menace du climat

Notre cerveau n'est pas toujours notre allié

“Le monde a perdu plus des deux tiers de ses populations d’animaux sauvages en moins de 50 ans, principalement à cause de l’activité humaine.”(1)

“À moins de changements sans précédent dans l’ensemble de nos sociétés, les bouleversements climatiques risquent de rendre le monde carrément « méconnaissable » d’ici la fin du siècle.”(2)

Pour être bien honnête, je n’ai pas une grande confiance dans notre futur en tant qu’être humain. Contrairement à ce que disent certains slogans lors des manifestations pour la sauvegarde de l’environnement, notamment ceux qui appellent à sauver la planète, il m’apparait plutôt évident que la planète et la vie sur terre ne risquent pas de disparaître complètement d’ici plusieurs millénaires. Pour l’humain, c’est moins certain.

Malgré cela et toute l’angoisse que cela génère, j’oserais dire que j’ai une “croyance”, appuyée sur un certain quelque chose, qui me permet de fonctionner dans le présent. Ce quelque chose, c’est une espèce de foi en l’humain, que celui-ci peut potentiellement faire de bonnes choses. Et c’est vraiment de l’ordre de la foi, car factuellement les individus humains tendent à démontrer que nous ne devrions pas avoir de telles attentes. Certes, beaucoup d’individus font de grandes choses, de belles choses, mais, en tant que groupe, c’est loin d’être suffisant pour compenser ce qui est fait de mal.

Petit exemple simple : je circule à vélo quatre saisons pour la très vaste majorité de mes déplacements en ville. Pourquoi ? Pour diminuer mon empreinte carbone. Très souvent, quand je stationne mon vélo, je suis témoin d’une personne qui laisse son moteur tourner alors qu’elle est arrêtée pour quelques minutes. L’impact de mon déplacement à vélo sur le problème global est donc annulé : il y a toujours plus de carbone dans l’atmosphère.

Cette personne n’est pas méchante, elle a probablement ses raisons, mais en 2020 on ne peut plus mettre cela sur le dos de l’ignorance du problème climatique et de l’impact de l’humain sur celui-ci. Plus personne n’ignore le phénomène. Il semble y avoir quelque chose de fort qui fait que nos actions en tant que groupe n’arrivent pas à faire pencher la balance vers une solution durable au problème.

Le mythe de l’agent rationnel

Longtemps comprises comme le centre de la vie intellectuelle, la connaissance et la conscience ne sont que deux éléments, disons-le, plutôt faibles, des phénomènes de la pensée dans notre cerveau. Oublions les concepts de “volonté libre”, de libre-arbitre, d’une raison dominant les passions. Les connaissances actuelles du cerveau semblent calmer fortement les ardeurs de cette vision “optimiste” de la Modernité.

Le capitalisme s’est fortement inspiré de cette vision d’un humain libre et surtout rationnel. C’est sur cette idée que repose la “main invisible du marché” : pas besoin de réglementer, le marché étant formé par des agents rationnels, celui-ci se régulera de lui-même par les choix de ces derniers. Ce qui a du sens survivra, ce qui n’en n’a pas disparaîtra.

Daniel Kahneman, psychologue et économiste, avec son collègue Amos Tversky, psychologue, ont fait une découverte importante qui a influencé fortement notre compréhension actuelle du cerveau humain : nos décisions ne sont pas toutes raisonnables, informées et conscientes, bien au contraire. Plus souvent qu’autrement, celles-ci sont prises sans que l’on s’en rende vraiment compte. Et c’est bien ainsi.

Il faut comprendre que notre cerveau est le même depuis environ 150 000 ans. Il nous a permis en tant qu’espèce de survivre à une époque bien plus exigeante qu’aujourd’hui. Il faut comprendre qu’environ 25% des dépenses énergétiques du corps humain proviennent du cerveau. Chiffre qui fluctue à la hausse lorsque l’activité cérébrale est plus intense. Trop penser, dans un contexte de chasseurs-cueilleurs où l’approvisionnement en énergie n’est pas toujours stable, peut être risqué pour la survie de l’humain.

Si nous avons le même cerveau aujourd’hui, c’est que celui-ci était avantageux par rapport à la reproduction et à la survie dans ce contexte. Comment un cerveau gourmand en énergie peut-il permettre à l’humain de survivre même en contexte de rareté d’aliments ? Il possède un paquet de mécanismes qui aident à maintenir son niveau d’activité au minimum, tout en répondant bien aux demandes de son environnement.

Kahneman et Tversky ont développé une théorie basée sur deux systèmes qui permettent à l’humain de fonctionner et de prendre des décisions : le système 1 et le système 2.(3) Il faut comprendre que ces deux systèmes ne sont pas hiérarchisés : il n’y en a pas un meilleur que l’autre et, conséquemment, il n’y en a pas un qui est plus “humain” que l’autre. Ce qui veut aussi dire qu’il n’y en a pas un des deux qui prédomine dans ce que nous sommes en tant qu’être humain. Les deux sont essentiels, les deux sont nécessaires à notre fonctionnement.

Le premier système, c’est en gros un système rapide, efficace et peu énergétique. Il repose sur des automatismes construits par nos sens, nos sentiments, nos intuitions et nos croyances (croyance étant compris comme tout ce que nous croyons savoir). C’est le système qui est le plus fréquemment utilisé et repose sur le principe que si ça fonctionne, c’est bien correct. Par exemple, même une activité somme toute complexe comme la lecture peut être réalisée tout en faisant autre chose en même temps. Si vous lisez une histoire à un enfant, il est possible que vous vous rendiez compte que vous ne savez plus ce que vous lisiez parce que vous étiez en train de penser à la vaisselle sur le comptoir.

Quant au deuxième système, c’est celui qui permet de résoudre des problèmes complexes qui demandent un effort et qui, somme toute, est vécu comme une certaine souffrance. Ce système, on l’utilise moins souvent que le premier, idéalement seulement quand le système 1 n’arrive pas fournir rapidement une réponse adaptée à une situation. C’est la composante dans laquelle la rationalité intervient dans le fonctionnement humain. Pour se rendre compte de cette exigence, si vous marchez à un certain rythme avec quelqu’un et que vous lui posez une question du genre :”Combien de secondes y aura-t-il entre la perception de l’éclair et celle du tonnerre si l’éclair est à 4 km de nous ?”, vous verrez la personne diminuer sa vitesse de marche. Il est même possible qu’elle s’arrête tout simplement. Ces traits vont se durcir, elle va devenir plus tendue, son rythme cardiaque va augmenter, etc.

Ce qu’il faut comprendre de cela, c’est que oui nous sommes capables de rationalité, de réflexions, de recherches, mais ce n’est pas le mode que notre cerveau privilégie. Notre fonctionnement n’exige pas la connaissance, la cohérence, la vérité, surtout si justement “ça fonctionne”. Donc, nous ne pouvons pas nous considérer comme des êtres rationnels à proprement parler et il est fort probablement erroné de faire reposer un système économique sur une prémisse plus ou moins juste, soit que nous sommes des agents rationnels, D’autant que l’économie actuelle repose au contraire sur des comportements plutôt irrationnels des différents acteurs ce qui entraîne la dévastation de plus en plus étendue de notre monde.

Où est l’espoir dans tout cela ? 

Je ne suis vraiment pas un partisan de l’idée que chaque petit geste compte, parce que l’exemple donné en début de texte n’est justement un exemple parmi tant d’autres. Le bilan global est toujours pire, malgré une conscientisation et surtout des gestes plus nombreux aujourd’hui qu’il y a 10 ans, 20 ans. Je pense que notre cerveau n’est pas notre plus grand allié pour espérer des changements importants en faisant reposer ceux-ci sur une prise de conscience individuelle. 

Rien ne m’empêche de prendre ma voiture pour faire mes commissions à moins de 2 km de chez moi. Rien ne m’empêche d’acheter des produits moins chers fabriqués à des milliers de kilomètres. Rien ne m’empêche de partir chaque année en voyage une semaine dans le Sud. Rien ne m’empêche de manger de la viande et des produits laitiers chaque jour. Et, en plus, ce sont toutes des choses qui allègent mon existence, qui la rendent plus agréable. Pour décider de m’en priver, il faudrait que je fasse plus d’efforts afin de trouver des alternatives plus écoresponsables, que j’investisse plus d’argent et plus de temps. Pourquoi ferais-je cela ? Parce que des conséquences non immédiates risquent de gâcher mon existence ?

Il est si facile de “tricher”, de faire seulement certains gestes pour se donner bonne conscience, alors je crois qu’il est bien naïf de croire à l’idée que chacun doit faire sa part peut être une bonne stratégie pour aborder la question des changements climatiques. Par contre, il est tout aussi naïf de croire que notre société accepterait de se faire imposer les restrictions nécessaires à notre survie à moyen ou long terme. Tout le problème est là : comment trouver des solutions efficaces au problème, des solutions structurelles, tout en suscitant une forte adhésion de la population ? Des pistes de solution dans une prochaine chronique ! 

Références

  1. Agence France Presse. Les deux tiers de la faune sauvage ont disparu en moins de 50 ans, estime WWF, Radio-Canada, 10 septembre 2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1732734/nature-rapport-wwf-faune-sauvage, consulté le 9 octobre 2020.
  2. Alexandre Shields. Les bouleversements climatiques menacent de rendre le monde «méconnaissable», Le Devoir, 9 octobre 2020, https://www.ledevoir.com/societe/environnement/587527/les-bouleversements-climatiques-menacent-de-rendre-le-monde-meconnaissable, consulté le 11 octobre 2020.
  3. Daniel Kahneman. Système 1, système 2 : les deux vitesses de la pensée, Flammarion, 2012, 560 pages.
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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