23.11.2020
Chroniques Ôtez-vous de mon soleil ! Marc Parent et les intellos

Marc Parent et les intellos

Du populisme ordinaire

“[Ces citoyens] me disent se sentir mal représentés par leur conseillère actuelle. Pas parce que la conseillère ne siège pas au plénier. Simplement parce que ce sont des gens ordinaires, comme vous et moi, et que la conseillère actuelle […] c’est une doctorante, c’est une intellectuelle, lance le maire.” (1) En tant que citoyen, diplômé des cycles supérieurs et intellectuel, j’ai été choqué par cette déclaration du Maire Parent. C’est une remarque qui, dans un monde idéal, le rendrait indigne de la fonction qu’il occupe. Malheureusement, nous ne vivons pas dans un monde idéal et, dans ce monde-ci, de tels propos peuvent même rendre l’émetteur sympathique à “son” électorat.  

“Dans son acception générale actuelle le mot populisme désigne une approche politique qui a tendance à opposer le peuple aux élites politiques, économiques ou médiatiques.” (2) Le populisme est surtout un discours séduisant dans une période plus que cynique envers la politique : on s’incarne comme simple homme du peuple dans l’objectif de capitaliser de ce cynisme, de l’utiliser à ses propres fins. On profite de la division, de la différence, pour obtenir et maintenir le pouvoir.

On le voit, le populisme a la cote dans une bonne partie du monde occidental. Pourquoi ? Parce que les citoyens ont une forte impression que les élites politiques des dernières décennies ont largement abusé des “démocraties” pour se forger une belle place au soleil, à eux et leurs amis. Les pauvres sont plus pauvres, les riches sont plus riches et le pouvoir politique échappe aux citoyens “ordinaires”. Donc, il faut faire confiance à une nouvelle classe dirigeante, issue d’autres milieux et qui n’a pas de filiation avec les establishments politiques des dernières décennies.

En philosophie, nous appelons cela un faux dilemme : faire confiance à l’establishment politique ou faire confiance à une autre élite, anti establishment, “près du peuple”. Comme s’il n’y avait pas d’autres voies possibles. L’appel au changement et les critiques anti systèmes marquent ce populisme qui est au coeur des victoires du Trumpisme aux États-Unis, de Bolsonaro au Brésil, de Duterte aux Philippines, de Johnson au Royaume-Uni, de Legault au Québec, etc. Mais pourquoi se limiter à un passage d’une “élite” à une autre “élite” ? En quoi le populisme est-il une réponse adaptée aux problèmes ressentis par les citoyens déçus et cyniques ?

“[Mais] il se rencontre aussi dans le cœur humain un goût dépravé pour l’égalité, qui porte les faibles à vouloir attirer les forts à leur niveau, et qui réduit les hommes à préférer l’égalité dans la servitude à l’inégalité dans la liberté.” (3) Déjà au 19e siècle, Tocqueville avait trouvé une formulation originale pour le type de pensées au coeur du populisme. C’est le nivellement par le bas à sa plus simple expression. Tout ramener à cet “homme du peuple”, qui n’est pas un intellectuel, qui n’a pas d’études supérieures. C’est voir le savoir comme un danger, comme une menace à notre amour-propre, à ce qui nous définit en tant que personne et en tant que citoyen.

En posant le problème comme un faux dilemme entre cette élite ou cette autre élite, on oublie qu’il est possible qu’aucune de ces solutions ne soit adéquate. Tout simplement parce que ce dilemme est fondé sur la division, sur l’élimination de la différence. Il y a très longtemps, Aristote reconnaissait qu’une assemblée de citoyens très différents en termes de savoir et de richesses pouvait être à l’origine de décisions très justes. Pourquoi ? Parce que le savoir des uns, associé à la réalité vécue des autres, complémentés par le mélange des différents besoins et sensibilités, offraient une somme et une diversité de données plus complètes en vue de trouver la meilleure solution possible, la solution la plus juste.

Ainsi, une autre solution possible pour mettre fin à ce faux dilemme serait de rassembler et de faire confiance à l’humanité des citoyens. Il ne faut pas séparer les “intellectuels” et les “citoyens ordinaires” : c’est méprisant pour les intellectuels et c’est méprisant pour les citoyens. Le savoir et ceux qui l’ont acquis ne souhaitent pas tous l’utiliser pour leur propre profit : beaucoup souhaitent mettre ce savoir au service de la collectivité, pour le bien de tous.

Toutefois, tout ceci n’est pas simple à régler. Notre système politique basé sur l’élection limite les citoyens à se choisir des dirigeants, à être confrontés constamment à des faux dilemmes qui reviennent plus souvent qu’autrement à choisir le moins pire. Le populisme a la cote parce que les citoyens ayant le choix du moins pire, choisissent ceux qui, en apparence, n’ont pas un lourd passé “d’exploitant” derrière eux, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas associés à l’élite politique qui a mené au portrait actuel de la société, ressenti par beaucoup comme une société inégalitaire, voire souffrante pour de plus en plus de gens.

Mais, ce que le populiste propose, c’est de faire de la gestion à la petite semaine, c’est de donner au peuple ce qu’il souhaite, non pas par bonté d’âme, mais par souci électoraliste ou par attrait d’un certain pouvoir. Cela mène à des décisions confuses, contradictoires et qui peuvent avoir des impacts négatifs à moyen ou long terme.

Le niveau municipal est le pouvoir politique le plus près des citoyens, celui dont l’impact peut aussi se faire ressentir le plus directement sur les citoyens. Pourquoi limiter sa réflexion et son travail aux égouts et à l’entretien des routes quand on est élu ? Pourquoi se limiter à une pseudomonarchie municipale dans laquelle on n’intègre pas les citoyens dans les processus décisionnels, dans laquelle il est plus important de consulter la “noblesse”, de nos jours incarnée par quelques “éminences grises, que ceux qui pourtant, “théoriquement” du moins, ont le pouvoir, c’est-à-dire le «démos», ce qui veut dire le peuple ?

Marc Parent s’est peut-être mis le pied dans la bouche lorsqu’il a fait sa déclaration, du moins je l’espère, mais le fait qu’il n’a pas fait d’excuses depuis et que personne n’a demandé officiellement sa démission, c’est selon moi dû au fait que nous avons intégré la rhétorique populiste comme une partie normale du paysage politique et que nous avons abdiqué devant le  faux dilemme à la base de ce populisme. Je crois que nous sommes capables de mieux en tant que collectivité. Il ne faut pas avoir peur du “mieux”, mais du médiocre ou du pire. Ensemble, c’est possible d’arriver au mieux !

Références

  1. Marie-Christine Rioux. Marc Parent n’écarte pas la possibilité de se présenter comme conseiller au Bic, Rimouski, Ici Radio-Canada, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1746740/marc-parent-conseiller-bic-rimouski-candidature-elections-2021, consulté le 2020-06-11. 
  2. Wikipédia. Populisme, https://fr.wikipedia.org/wiki/Populisme_(politique), consulté le 2020-06-11.
  3. Alexis de Toqueville. De la démocratie en Amérique (1835), Chicoutimi, Classiques de l’UQAC, http://dx.doi.org/doi:10.1522/cla.toa.dem1, p.58

Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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