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Ôtez-vous de mon soleil !

Bonnes vacances aux enseignantes !

Un jour, peut-être, l’éducation sera assez importante…
Photo par Kelly Sikkema sur Unsplash

Depuis trop longtemps déjà, nous entendons parler de la valorisation de la profession enseignante. Jadis une profession respectée, beaucoup sentent que ce respect est devenu ténu avec le temps.

Je ne parle pas ici de valorisation au sens salarial, ce qui, à mon sens, est un enjeu secondaire. Je parle de valorisation sous un angle moral : à travers les choses importantes qui existent, où se situent l’éducation et ceux qui sont chargés de celle-ci, pour nous individuellement ou pour notre société ?

Plus important encore, il faut se demander quelle devrait être la place de l’éducation dans ces hiérarchies de valeurs. Et les raisons pour lesquelles cela devrait être ainsi. C’est un exercice qui dépasse trop souvent notre intérêt pour les questions liées à l’éducation ou notre expérience personnelle avec l’école.

Cela exige de se placer dans un mode abstrait. Malheureusement, beaucoup ont de la difficulté à se placer dans ce mode de penser, non pas par incapacité, mais parce que trop laborieux et parfois moins terre à terre. Or, notre manque de volonté de faire cette réflexion entraîne un lot de difficultés qui, elles, sont bien concrètes.

Un exemple ? L’approche clientéliste de l’école qui s’est développée au cours des 20 à 30 dernières années. L’enseignante ne s’adresse plus vraiment à un groupe, mais à une vingtaine d’individus ayant chacun leurs besoins, leurs difficultés, leurs humeurs, leur personnalité et des parents qui ont les leurs aussi. 

Pour que chaque élève réussisse, il faut donc s’attarder à identifier ce que tout ce beau monde a besoin, individuellement, puis à fournir le service requis pour que chacun ait une chance légitime de réussir. Si un élève a besoin d’aide supplémentaire, il doit recevoir l’aide de spécialistes, c’est-à-dire les différents professionnels œuvrant dans les écoles (orthopédagogues, orthophonistes, travailleuses sociales, psychologues, psychoéducatrices, etc).

Au final, si l’élève ne “réussit” pas, un comité se réunit et les parents doivent décider, selon la recommandation des différents acteurs, si l’élève passera ou non son année scolaire. Généralement, l’option de passer au niveau suivant est choisie, car il semblerait que la recherche ne recommande pas le redoublement pour différents effets pervers potentiels.

L’idée derrière tout cela semble bien louable et met chaque élève au premier plan. Les parents souhaitent que l’on s’occupe de leur enfant comme s’il était important. Or, dans les faits, les ressources n’étant pas au rendez-vous et les groupes étant surchargés, c’est sur l’enseignante que repose la majeure partie du service à la clientèle !

Elle doit faire une bonne partie du dépistage, de la préparation des leçons et activités, faire la gestion de la classe au quotidien, faire des miracles avec des petits budgets et une reddition de comptes démesurée par rapport aux montants octroyés, tout en se battant pour obtenir des ressources pour ses élèves, elle doit participer à une myriade de rencontres pour les élèves en difficulté, établir une communication efficace avec les parents, participer à la vie de l’école, corriger les travaux, assurer sa formation continue et j’en passe. Le tout en devant justifier chaque minute de travail sur une semaine de travail théorique de 32,5 heures.

Les enseignantes ont sur elles une pression intolérable et plus souvent qu’autrement un désir de bien faire qui les pousse à brûler la chandelle par les deux bouts ou à abandonner, soit mentalement en se désengageant, soit en démissionnant tout simplement. Pourquoi ? Parce qu’on leur demande d’assumer cette approche clientéliste sans les appuyer adéquatement.

Cette approche, issue non pas des spécialistes de l’éducation, origine du milieu des affaires qui a fait pression pour ce changement de philosophie dans les années 60 et 70, aux États-Unis, où l’éducation se passe beaucoup au privé. Puis, au milieu des années 90, au Québec, dans une visée plus ou moins avouée de modeler le système d’éducation dans une perspective plus connectée sur le milieu du travail.

On peut comprendre que dans un système privé d’éducation qui charge un montant pour chaque service obtenu, qu’on se soit tourné vers une approche éducative individualisée : chaque service professionnel offert ramène des revenus aux propriétaires des écoles. Cela aide en parallèle le milieu pharmaceutique qui se voit offrir une clientèle plutôt captive…

Toutefois, dans un système scolaire public, qui peine à voir son financement être suffisant, était-ce une idée si pertinente que d’implanter une approche clientéliste ? Et, surtout, est-ce vraiment le rôle de l’école publique de transformer les élèves en clients ? N’est-ce pas une vision réductrice des services publics ?

Toute cette approche, sans les ressources, conduit les enseignantes à se tirailler entre elles pour les miettes disponibles, affaiblissant du même coup la solidarité. En plus, on les force à vivre dans une quotidienneté surchargée et un contexte de compétition malsain qui a pour effet, notamment, de faire perdre de vue les questions plus importantes comme enseigner quoi et pourquoi.

Est-ce que l’école n’est que le fournisseur de clés pour entrer sur le marché du travail ? Le moyen d’adoucir les problèmes sociaux  ? Une grande garderie pour permettre à deux parents de travailler ? 

Il s’agissait là d’un seul exemple, d’une seule dimension. Nous aurions pu aussi parler de la place de la culture, de la science, du savoir, de la formation citoyenne, voire de la liberté ou de l’épanouissement humain. Des questions et des réflexions fondamentales en éducation, il y en a des tonnes. Trop souvent, le modèle de gestion, les bâtisses ou le sous-financement prennent le devant de la scène et nous empêchent d’aborder ces questions.

Quel lien avec la valorisation de la profession enseignante ? Sans rien enlever aux personnes qui travaillent dans le service à la clientèle, l’activité d’enseigner est une tâche très complexe et exigeante, tant cognitivement, émotionnellement que physiquement. Ce n’est pourtant pas reconnu comme tel, du moins pas suffisamment largement.

On oublie souvent le poids que nous mettons collectivement et individuellement sur ces actrices de première ligne que sont les enseignantes et les conditions dans lesquelles on leur demande de mener des générations d’enfants à bon port, c’est-à-dire dans un rafiot de fortune dont elles devraient être les pilotes, mais dont elles se retrouvent souvent condamnées à suivre les directives contradictoires d’un peu tout le monde.

Je me demande souvent quels seraient les conditions et le niveau de reconnaissance si la profession enseignante était majoritairement occupée par des hommes… Mais, c’est une question pour une autre chronique.

Bref, je tiens à souhaiter de bonnes vacances bien méritées aux enseignantes qui pourront récupérer un peu au cours des prochaines semaines et j’espère sincèrement que dans un avenir rapproché elles puissent être reconnues à la juste mesure de leur importance.

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