27.10.2020
Chroniques Ôtez-vous de mon soleil ! Lettre d'une étudiante à François Legault

Lettre d’une étudiante à François Legault

La mort est-elle plus importante que la vie ?

Pour cette chronique, je souhaitais féliciter le travail des étudiants du Cégep de Rimouski et d’ailleurs aussi qui ont réussi à terminer la session actuelle malgré des conditions qui n’ont pas été faciles. Tous ceux qui ont un jour ou l’autre eu à faire des cours à distances doivent savoir que l’enjeu premier n’est pas de comprendre la matière, mais de développer une discipline et une persévérance qui n’a rien à voir avec les cours en classe, qui se déroulent avec d’autres élèves et une enseignante ou un enseignant. Les distractions sont plus nombreuses et la motivation n’est pas toujours au rendez-vous. À cela peuvent s’ajouter d’autres contraintes, accentuées dans le contexte actuel, notamment l’absence d’un endroit adéquat pour étudier, les problèmes technologiques, le stress financier et, pour certains, devoir étudier en ayant un enfant à s’occuper. Bref, je souhaite leur dire bravo ! 

Je trouvais qu’une façon de rendre hommage au travail réalisé serait de publier dans cette chronique le travail d’une étudiante qui m’apparaissait des plus pertinents dans les circonstances. J’étais très content qu’elle accepte de soumettre son texte au regard des lecteurs. En plus d’être pertinent, il s’agit d’un excellent texte d’autant que, la session ayant été amputée de quelques semaines, nous n’avons pu avoir des séances en classe pour peaufiner certains aspects de la rédaction argumentative philosophique. 

Je demandais aux étudiants d’écrire une lettre à un acteur de la crise de la Covid-19 pour amener celui-ci à réfléchir à une action qu’il a posée sur un angle philosophique. Camille, l’étudiante qui a écrit ce texte, m’a pris par surprise avec son sujet et a réussi à traiter d’une question qui est délicate à aborder sur le plan rationnel. Elle a réussi à éviter certains pièges importants et c’est une des principales forces de son texte. En lisant son texte, rappelez-vous les circonstances, rappelez-vous qu’il s’agit du premier de trois cours en philosophie et laissez-vous prendre par la réflexion que propose Camille. 

Merci, Camille, et bonne lecture ! 


Monsieur Legault, 

Mon nom est Camille Deschênes et je suis citoyenne québécoise étudiant présentement les soins infirmiers. Certains de mes proches et moi-même sommes dans le milieu de la santé. Cela ne va pas sans dire que la réalité du coronavirus nous est des plus familières. Dans cette crise, la mort semble tous nous toucher et, ce, de près ou de loin. C’est la raison pour laquelle j’ai entrepris une réflexion majeure sur le sens de la mort et l’importance qu’on lui accorde.

Chaque jour, les médias nous rappellent la gravité de la pandémie et sa progression dans le monde. Jour après jour, le virus continue de se propager et de causer la mort. Au Québec, lors des points de presse, votre équipe et vous-même présentez l’évolution de la covid-19 en portant une attention particulière au nombre de morts. Il vous arrive même de prendre une minute de silence pour rendre hommage aux personnes décédées du virus. Par contre, parallèlement à cela, on laisse les résidents des CHSLD mourir sans dignité et c’est seulement lorsqu’ils sont morts qu’on les pleure. On remercie et on dit appuyer les travailleurs de la santé, mais on ne leur vient pas réellement en aide ou, du moins, pas suffisamment. On rend plus hommage aux morts qu’aux vivants. Pourquoi est-ce qu’on ne prend pas une minute de silence pour montrer notre reconnaissance aux personnes encore de ce monde ? Pourquoi la mort est-elle plus respectée que la vie? 

La mort est définie comme étant la fin de l’existence d’un être vivant . Elle représente l’inconnu tandis que la vie représente la période de temps où l’individu écrit son histoire. Toutefois, même si ces concepts semblent opposés, ils ne sont pas si différents. En effet, c’est la vie qui donne naissance à la mort. En d’autres mots, il n’y aurait pas de mort sans la vie. Alors, pourquoi semble-t-on plus respecter la mort si c’est la vie qui nous mène à elle? 

Lorsque je me demande pourquoi la mort est plus respectée que la vie, implicitement cela présuppose que la mort est plus importante que la vie. L’importance attribuée à une chose est normalement liée au respect que nous accorderons à celle-ci. Donc, si j’accorde plus de respect à la mort cela signifie donc que je la trouve plus importante que la vie. 

Ainsi, pourquoi la mort est-elle plus respectée que la vie ? Supposons que la raison qui nous pousse à plus respecter la mort c’est le fait que nous la considérons plus importante. Mais, pourquoi accorder plus d’importance à un concept qui représente l’inconnu? C’est vrai, la mort étant inconnue, comment pouvons-nous affirmer qu’elle est plus importante si elle ne peut pas faire objet de comparaison? Est-ce que c’est finalement l’inconnu qui rend la mort plus importante? Est-ce notre ignorance qui provoque une forme d’obsession à connaître la vérité, ce qui nous amène à accorder plus d’importance à ce que l’on ne sait pas plutôt qu’à ce que l’on sait ? 

Je dirais que la mort est plus respectée que la vie parce qu’elle est la fin de l’histoire du défunt. À ce moment, on sait qu’il n’y a aucun point de retour pour cette personne. Mais pourquoi n’est elle pas autant respectée pendant sa vie ? Peut-être parce que tant que l’on est vivant on fonctionne dans l’ignorance de notre mort et nous construisons l’histoire de notre vie. C’est quand notre vie se termine que les gens s’arrêtent et réalisent ce qu’a été notre vie. Et donc, on en vient à accorder plus d’importance à la mort, car il est plus facile de saisir l’importance d’une personne quand tout s’arrête. Par analogie, on apprécie un livre une fois qu’il est écrit, pas durant le processus d’écriture. 

Ainsi, serait-il possible d’affirmer que la mort est plus importante que la vie ? 

Je crois sincèrement que la vie est plus importante que la mort, mais semblerait-il que votre gouvernement accorde plus d’importance à la mort. Par exemple, dans les points de presse, vous mettez en avant les statistiques sur le nombre de morts. Vous y porter beaucoup plus d’attention. Vous, dirigeants, devriez mettre l’emphase sur la vie et non sur la mort comme on le voit dans les médias. Car, la mort n’est pas tout… 

Je crois que la vie est beaucoup plus importante que la mort. Après tout, personne n’est en mesure de dire s’il y a une vie après la mort. Donc, il est important de vivre pleinement sa vie et de se féliciter de notre parcours. Nous devrions rendre hommage aux vivants plutôt qu’aux morts, car la possibilité d’une vie après la mort n’est pas certaine. Nous devons remercier avant qu’il ne soit trop tard. Par contre, votre gouvernement a choisi de rendre hommage aux morts exclusivement et de leur accorder une minute de silence. Pourtant, vous n’avez pas fait la même chose pour remercier les gens encore de ce monde alors qu’il est beaucoup plus probable que cette action ait un impact positif sur le vivant puisque le mort n’est plus présent… Vous me direz, monsieur Legault, que cette minute de silence est d’abord un moment d’arrêt pour penser aux gens décédés de la covid-19. Mais pourquoi ne fait-on pas de même pour les gens qui se battent chaque jour à guérir nos Québécois? 

La vie est plus importante que la mort, car elle est remplie de sensation et d’émotions. 

Un jour Socrate a dit : «l’essentiel n’est pas de vivre mais de bien vivre »1. Selon moi, ces paroles apportent un sens pour lequel il vaut mieux être mort que de vivre une vie de misère. En ce moment, dans plusieurs CHSLD, plusieurs personnes âgées vivent dans des conditions déplorables. Lorsque la mort vient, la personne n’a pas la chance de dire au revoir à sa famille. En voyant ces conditions, je me dis que le gouvernement n’accorde pas d’importance à la qualité de vie. C’est seulement quand la personne meurt qu’on lui accorde de l’importance et la dignité qu’elle mérite. Encore une fois, cela me montre que la mort semble plus importante que la vie… Pourtant, vous me direz qu’il est important de protéger nos personnes âgées du virus en interdisant les visites. Par contre, il est possible au personnel provenant également de l’extérieur d’entrer dans ces résidences. Accordez-vous, monsieur Legault si peu d’importance aux dernières volontés d’une personne ?

La vie est plus importante que la mort car elle nous permet d’accomplir des choses. L’être humain est capable de grandes choses pendant sa vie, ce qui n’est probablement pas le cas pour la mort. Chaque jour, des gens accomplissent des projets, passent à travers des épreuves et réalisent des rêves. Il est important de célébrer ces accomplissements. Mais, semblerait-il que le gouvernement du Québec préfère parler de la mort plutôt que du vivant. Chaque jour, des gens guérissent du covid-19, mais on effleure à peine le sujet, car on préfère parler du nombre de morts… Vous me direz que la population a besoin de connaître l’évolution et l’ampleur de la crise. Pourtant, je crois aussi que la population doit être plus rassurée en montrant que la vie peut prendre le dessus sur la maladie. 

Dans notre société, la mort semble plus respectée que la vie. Nous accordons une importance particulière à celle-ci. Cette importance découle du respect que nous avons face à la mort. Selon moi, cela devrait être le contraire; la vie est plus importante que la mort, car on ne sait pas ce qu’il y a après la mort. Donc, il faut la vivre pleinement. La vie est remplie de sensations et d’émotions. Finalement, la vie nous permet de nous accomplir. Toutefois, la question reste à discuter, car l’humain demeure pris dans un problème difficile à résoudre : ne pas avoir de preuve qu’il y a une vie après la mort n’est pas une preuve qu’il n’y en a pas une. Qu’est-ce que cela veut dire sur le sens de notre vie ? Comment devrions-nous agir devant cette incertitude ? 

Veuillez agréer mes plus sincères salutations. 

Camille Deschênes 

Référence

  1. http://lapausephilo.fr/2016/04/16/limportant-nest-pas-de-vivre-mais-de-vivre-bien-socrate/
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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