25.10.2020

Quelle démocratie ?

Réflexion suite à une déclaration de la Ministre Blais

“Le pouvoir, c’est extrêmement relatif. Le pouvoir c’est celui que le premier ministre te donne. C’est le premier ministre qui a le pouvoir. C’est lui qui décide des orientations et de ce qu’il veut faire avec son gouvernement. Alors, le pouvoir, ça veut dire quoi?” (1)

Marguerite Blais, Ministre responsable des Aînés et des Proches Aidants

Beaucoup ont lu dans cette phrase de Mme Blais une forme de déresponsabilisation, mais ce qui m’a interpellé dans celle-ci c’est plutôt un autre indice du malaise que traverse l’occident face au système démocratique. On le voit un peu partout, sous différentes formes, beaucoup ont une intuition plus ou moins forte que la démocratie ne rejoint pas vraiment sa base, soit le peuple. L’a-t-elle même déjà fait, peut-on se demander ?

Le terme démocratie est un terme polysémique, autrement dit il possède plusieurs sens. On l’utilise dans plusieurs contextes et n’est pas limité à la politique. 

Par exemple, on peut utiliser le mot démocratie pour décrire une dynamique relationnelle au sein d’un couple pour exprimer l’égalité de ses membres et pour décrire un processus de décision consensuel marqué par des échanges respectueux. 

Il en est de même lorsque l’on parle de culture démocratique, dans la société ou en entreprise, pour décrire le fait de consulter les gens et d’agir en essayant d’obtenir une certaine acceptabilité de nos décisions. Cela peut même devenir normatif, c’est-à-dire que ça nous permet de porter un jugement sur des personnes, des décisions ou des organisations. Par exemple, on pourrait dire :” Cette personne n’est pas démocratique, elle prend toutes les décisions sans consulter !” Ce qui peut être culturellement choquant pour certains.

Le problème avec un terme polysémique, c’est qu’il entretient un certain flou sur la signification du concept et, comme c’est le cas avec le mot démocratie, le concept peut engendrer des contradictions importantes sans régler celles-ci. On finit même par ne plus les voir.

Le mot démocratie est chargé de sens, autrement dit on l’associe à un certain nombre d’autres termes importants comme “liberté”, “égalité”, “peuple”, “pouvoir”, eux-mêmes associés à d’autres termes fondamentaux et ainsi de suite. Toutefois, assez rapidement dans ce jeu d’association d’idées, les modes descriptifs (ce qu’est la réalité) et normatifs (ce que devrait être la réalité) entre en conflits.

Si nous revenons à l’affirmation de Mme Blais, celle-ci décrit le pouvoir comme étant la prérogative du premier ministre qui peut en disposer comme bon lui semble à l’intérieur de ce que lui permet la Constitution et les lois. Cette façon de concevoir le pouvoir politique n’est pas à proprement parler “démocratique”. Elle dérive d’un modèle monarchique dans lequel le roi possède le pouvoir et peut répartir des responsabilités à des conseillers, selon les besoins et surtout selon son bon vouloir.

Ce qui n’est pas surprenant quand on réfléchit à l’émergence du modèle politique que nous utilisons : le régime parlementaire tire ses origines d’une institution créée par les rois afin d’obtenir une plus forte adhésion à leurs décisions, en nommant des “représentants” du peuple, cela dit majoritairement issus de la noblesse, afin de donner l’impression que les décisions sont prises dans un effort de consultation et en tenant compte des besoins de la population. 

La nuance qui s’est ajouté après le Moyen-Âge, c’est que maintenant le pouvoir n’est plus héréditaire et n’est plus “divin”, il est issu d’une élection par ceux qui sont considérés citoyens. Ceci dit, encore une fois, il faut se souvenir d’où originent les élections : des régimes aristocratiques de l’Antiquité.

Étymologiquement, les termes “élites” et “élections” sont parents. Dans une aristocratie, la société est ouvertement inégalitaire et basée sur le mérite. Certains sont plus méritants que d’autres et ceux-ci doivent être identifiés afin de mener le groupe vers une meilleure société. D’où les élections : séparer le bon grain de l’ivraie.

Les “révolutionnaires” qui ont mené à l’émergence des sociétés démocratiques modernes étaient, pour la plupart, des gens plus à l’aise, ayant reçu une éducation privilégiée et, surtout, issus de la classe parlementaire des régimes monarchiques. Soit des “aristocrates” du Moyen Âge. Ils étaient en lutte avec la royauté pour obtenir plus de pouvoirs. Ce qui a mené à des débordements, puis à des révoltes appuyés par d’autres classes du peuple. Une fois les troubles terminés, ceux qui ont pris place dans les institutions nouvellement créées étaient principalement ces “parlementaires révolutionnaires”.

Et, ils se sont assurés par différents moyens que l’accession à des postes de représentants du peuple soient plus difficiles à obtenir pour le “petit peuple”. On a commencé, par exemple, par restreindre le vote aux hommes propriétaires et faire qu’une certaine “image” de ce qu’est un homme politique soit véhiculée : riche, éloquent, avec des valeurs calquées sur la religion commune. Avec le temps, on a élargi la base votante, mais cette même image reste fortement ancrée dans l’imaginaire du peuple. On n’a qu’à penser aux remous causés par la député Catherine Dorion depuis qu’elle est en poste.

Sans entrer dans tout le détail, on oublie que le système politique que l’on appelle de nos jours démocratie est en fait un système républicain, “inventé” par Aristote en opposition au système démocratique. La démocratie est aussi décriée par les autres penseurs de son époque de même que par la plupart des grandes figures de la pensée politique depuis. On ne peut pas parler d’un consensus, mais une démocratie dans laquelle le peuple a véritablement le pouvoir est une abomination dans l’esprit d’une forte majorité des penseurs politiques et ce courant est aussi très répandu au sein même de la population.

Pourquoi ? Principalement parce que le peuple est pauvre, ignorant, mal éduqué. Ce qui a pour conséquences de le rendre égoïste, tourné vers la satisfaction de ses besoins et prêts à tout pour y arriver (vol, meurtre, etc.). Aussi, il est incapable de savoir ce qui est réellement bien pour lui, encore moins ce qui est bon pour les autres et pour le bien commun. Enfin, il est fragile à se faire manipuler par les beaux parleurs. 

Ces critiques, on les voit avec différents degrés de subtilités dans la plupart des textes politiques au cours de l’histoire, mais on les voit aussi dans l’attitude et les propos de beaucoup de dirigeants politiques actuels, de même que dans la bouche de beaucoup de personnes “ordinaires”.

Ironiquement, bien que très peu de gens croient profondément aux principes de la démocratie, la plupart s’en revendiquent. On continue d’espérer que les élections permettront éventuellement de régler nos problèmes en élisant de “meilleures personnes”. Une réelle démocratie, toutefois, ne passe pas par des élections puisque c’est un mécanisme aristocratique basé sur l’inégalité. 

Démocratie n’est pas supposée de rimer avec “inégalité”, bien au contraire. Dans l’Antiquité, plutôt que de fonctionner par élections, on fonctionnait le plus souvent possible par tirage au sort. Si tous sont égaux, qu’est-ce que cela change au fond que ce soit Roger ou Monique qui prennent certaines décisions ? Et que risque-t-on à prendre des décisions en groupes plutôt qu’à une seule personne ? Même Aristote, pas le plus grand démocrate, croyait que de très bonnes décisions peuvent être prises suite à une discussion menée en groupe par des gens issus de toutes les couches de la société. C’est d’ailleurs le principe que nous utilisons encore aujourd’hui avec les jurys. 

Pourquoi ne pas l’introduire en politique ? L’expérience a d’ailleurs été tentée dans d’autres pays et même au Canada. (2) Pourquoi ne pourrions-nous pas imaginer un système politique où les décisions se prennent à la base et où les élus sont en charge d’appliquer celles-ci plutôt que ce soit l’inverse ? Autrement dit, passer du modèle “top down” au modèle “bottom up” ? Je ne parle pas ici de simplement consulter le peuple, mais que celui-ci soit au centre des décisions. N’est-ce pas supposé être cela la démocratie ?

Cela pose bien sûr un certain nombre de problèmes qu’il faudrait évaluer, mais cela ne permettrait-il pas de rassembler les gens plutôt que les diviser et exacerber leur sentiment d’impuissance face au cours des choses ?

Références

  1. Madeleine Roy. Fiasco dans les CHSLD : « Le pouvoir, c’est celui que le PM te donne », dit Marguerite Blais, Radio-Canada, 24-09-2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1735949/coronavirus-covid-chsld-legault-blais-sante, conculté le 30-09-2020.
  2. Natacha Mann. Tirage au sort citoyen: certains pays l’ont déjà expérimenté, RTBF, 09-09-2015, consulté le 30-09-2020.
Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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