Et la suite?

Avec l’assermentation du nouveau président des États-Unis, le 20 janvier, il semble bien que nous allons pouvoir (enfin) parler d’autre chose que de celui qui a fait la une du matin au soir au cours des 4 dernières années. Ou peut-être pas, qui sait?1

Les médias, non seulement aux États-Unis, mais ici, au Québec, au Canada et ailleurs dans le monde, ont vu dans l’ex-vedette de télé-réalité et flamboyant magnat de l’immobilier une façon de vendre de la copie, d’attirer les cotes d’écoute, d’augmenter les profits, bref, un super spectacle. En bonnes entreprises capitalistes, elles ont créé la bête : un ex-démocrate devenu républicain qui a réussi, contre toute attente, en 2016, à devenir président en écrasant la concurrence pour terminer avec une victoire improbable. Et lui-même savait que toute cette publicité, positive ou négative, allait le servir. Pendant la campagne et après, il a nourri les médias, du matin au soir par ses déclarations outrancières à l’emporte-pièce, ses coups de tête, ses tweets assassins. Un cirque ambulant 24 heures sur 24, 7 jours par semaine, pendant quatre ans. Un incroyable show pour les bulletins de nouvelles de fin de soirée. Qu’on l’aime ou qu’on le déteste, tout le monde le suivait.



Fin du spectacle

Sauf que la réalité a fini par dépasser la fiction et on se retrouve cette semaine avec une sorte de gueule de bois, pendant qu’on ramasse les pots cassés et que l’on constate les dégâts, qui ont traversé la frontière : la plus importante pandémie en un siècle et ses conséquences sur nos vies, une crise économique majeure, des déficits records, une perte de confiance dans les institutions (science, santé, politique, etc.), une orgie de conspirations, débiles ou dangereuses, qui se multiplient de jour en jour, des relations internationales malmenées, des émeutes et des insurrections.

Une fois la poussière retombée, à quoi peut-on s’attendre? Ce sera tout un défi pour un président de 78 ans, pur produit de la classe politique, qui hérite d’un pays profondément divisé démographiquement, économiquement, socialement et politiquement. N’oublions pas que son adversaire a obtenu 75 millions de votes. On peut imaginer, d’abord, une reprise de la «normalité», dans le style, à tout le moins, avec un ton plus sobre et posé. Dès la première journée, il a signé une série de décrets présidentiels pour marquer la rupture : retour à l’Accord de Paris sur le climat et à l’Organisation mondiale de la santé, moratoire sur le remboursement des prêts étudiants, etc. Les États-Unis sont de retour, semble-t-il dire. Avec sa longue expérience au Sénat, le nouveau président peut espérer pousser quelques projets de loi importants, car il bénéficie maintenant du contrôle du Congrès2, mais il fait face à une Cour suprême très conservatrice (6 juges sur 9), ainsi qu’aux États dirigés, en majorité, par les républicains.


À quoi s’attendre ici?

La renégociation désavantageuse de l’ALÉNA, les droits de douane punitifs, notamment sur l’aluminium, et les relations tendues entre le l’ex-président et le premier ministre Trudeau ont marqué les dernières années. Une des premières actions du nouveau président, l’annulation du projet du pipeline Keystone XL, porte un coup dur pour l’Alberta et les conservateurs fédéraux3. Et une bénédiction pour les libéraux, qui peuvent faire porter sur les États-Unis la responsabilité de l’échec du projet, devenu une épine dans le pied d’un gouvernement qui veut financer la transition énergétique par les revenus pétroliers…

Le problème, pour le Canada, demeure que, malgré l’importance considérable que prend la relation avec les États-Unis4, l’instabilité règne au ministère des Affaires étrangères, qui vient de voir arriver un quatrième ministre, Marc Garneau, en quatre ans. La ministre qui était responsable des relations avec les États-Unis, Chrystia Freeland, est maintenant ministre des Finances, un poste fort occupé en ces temps de crise. Qui va régler concrètement le conflit du bois d’œuvre, qui s’enlise, pour la cinquième fois en 35 ans? Qui va répondre à la nouvelle administration Biden-Harris, qui a dit durant la campagne : «“Buy American” sera plus qu’un slogan. Nous allons investir 400 milliards de dollars supplémentaires dans l’achat de produits fabriqués aux États-Unis et conserver des emplois bien rémunérés ici, chez nous.5» Cette déclaration constitue un aveu clair que le retour au protectionnisme ne se terminera pas avec un nouveau président. Pendant que le pays voisin érige discrètement des clôtures, le gouvernement Trudeau n’a d’yeux que pour la prochaine campagne électorale, bientôt à l’affiche dans un Canada près de chez vous.




1 LE FIGARO, « Donald Trump songerait à fonder un nouveau parti politique », Le Figaro (19 janvier 2020), https://www.lefigaro.fr/international/donald-trump-songerait-a-fonder-un-nouveau-parti-politique-20210120 (page consultée le 20 janvier 2020).

2 Le 5 janvier, les démocrates ont remporté les deux sièges au Sénat de la Georgie, prenant ainsi le contrôle de la chambre haute.


3 Anaïs BRASIER, «Keystone XL : Ottawa est déçu, mais prêt à se “tourner vers le futur”, Radio-Canada (20 janvier 2020), https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1764726/oleoduc-pipeline-petrole-etats-unis-canada-joe-biden (page consultée le 20 janvier 2020).

4 D’après Statistiques Canada, il y a 1,5 millions d’emplois dans des sociétés américaines au Canada, plus de 6000 milliards de $ d’investissement bilatéral, 260 milliards de $ de commerce de biens et services et environ 400 000 personnes en visite qui vont dans un ou l’autre pays. Source : STATISTIQUES CANADA, Centre de statistiques sur le Canada et le monde — États-Unis, 2020, https://www150.statcan.gc.ca/n1/pub/13-609-x/13-609-x2017001-fra.htm (page consultée le 20 janvier 2020).

5 Alexander PANETTA, «Des enjeux élevés pour le Canada à l’aube des présidentielles américaines». Radio-Canada (6 octobre 2020) https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1739073/enjeux-commerciaux-canada-etats-unis-election-presidentielle (page consultée le 20 janvier 2020).


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