19.09.2020
Chroniques Ôtez-vous de mon soleil ! Les anti-masques, le complotisme et le débat public - deuxième partie

Les anti-masques, le complotisme et le débat public – deuxième partie

Le rôle de la raison

L’un des principaux apports de la démocratie directe durant l’Antiquité grecque fut l’avènement d’une façon de discuter bien particulière : le dialogue rationnel. En grand groupe, il n’est pas possible d’arriver à une entente sur des perceptions, des sentiments, des croyances, des goûts ou des préférences. Imaginez qu’on demande à dix personnes de déterminer laquelle de la pomme ou de l’orange a meilleur goût : c’est la dispute assurée ! Par contre, si on demande à dix nutritionnistes d’établir laquelle de la pomme ou de l’orange possède le plus de vitamine C, on risque d’arriver plus facilement à un consensus, avec une certaine marge d’erreur.

La raison “publique”

Pourquoi ? Les perceptions, les sentiments, les croyances, les goûts ou les préférences ne se discutent pas. Ils se nomment, se partagent, mais ne peuvent être débattus de manière fructueuse. C’est totalement subjectif et peu importe les arguments que nous fournirons à quelqu’un qui n’aime pas, disons, un aliment, il ne l’aimera pas plus. D’ailleurs, dans les débats publics, si on veut diviser les gens, on les déplace sur ce terrain. 

C’est une technique de communication publique bien connue : si on n’arrive pas à susciter l’adhésion à un “projet”, le mieux est d’en faire une question de goûts en utilisant un lexique référant aux préférences des gens, à leurs sentiments, leurs expériences personnelles. On divisera les gens là-dessus en espérant qu’il y ait au final plus de partisans autour de ce “projet” que de personnes réfractaires. 

Par exemple, si on veut aller de l’avant avec un projet polluant et contraire au constat plutôt clair de la science quant à la détérioration de l’environnement et aux chances de survie à long terme de l’espèce humaine, on viendra jouer sur l’idée des emplois payants, sur l’idée que le bonheur sans développement et sans augmentation des richesses est impossible, que les gens ont le droit de vivre dans un certain confort, que si ce n’est pas nous qui le faisons, d’autres le feront, etc. 

Le débat dans un tel contexte n’est pas possible, devient très émotif, très clivé. Et, c’est un débat stérile en partant. Tout le monde veut le bonheur, une vie confortable et une certaine justice. C’est humain. Personne ne s’oppose à des projets parce qu’ils souhaitent une vie misérable pour tout le monde. Comme je le disais, c’est le jeu de la communication publique d’opposer les gens entre eux de cette façon quand on pense qu’un projet ne passerait pas sur une base plus rationnelle.

Malheureusement, cette façon de faire est un peu devenue la norme dans les sociétés modernes. On en est venu à intégrer l’idée que c’est ça la politique. C’est aussi ce que véhiculent les médias de masse, tous en compétition pour offrir un public cible aux publicitaires. Ce qui est émotif échauffe les esprits, attire l’attention, fait s’engager des gens dans une lutte, leur fait acheter certaines choses.

Sauf qu’on s’éloigne ainsi du dialogue rationnel qui peut offrir une voie de sortie. Comment ? En donnant des bases communes à partir desquelles il est possible de discuter. Voici quelques-unes des principales règles de la rationalité :

  1. L’objectivité de la vérité : la vérité est indépendante de nous, de nos perceptions, de nos sentiments. Seuls les faits comptent, la difficulté consistant à nous entendre sur ceux-ci.
  2. La préférabilité de la vérité : la vérité vaut plus que la fausseté. Si une croyance va à l’encontre d’un savoir, c’est ce dernier que nous devrions privilégier.
  3. La règle de cohérence : on ne peut croire en même temps une chose et son contraire.
  4. L’intelligibilité de la réalité : le monde extérieur existe et peut être connu.
  5. Règle de la causalité : il y a une cause naturelle à tout effet.

Il ne s’agit pas d’une liste exhaustive, mais ces règles de base participent à rendre possible la discussion publique. Il n’est pas possible de discuter avec quelqu’un qui, par exemple, utilise des croyances fausses comme arguments. Même si je lui dis, avec preuves à l’appui, que ce qu’il dit est faux, il peut toujours maintenir sa croyance. La croyance est souvent plus ancrée dans une personne que le désir de vérité. Plus de choses sont impliquées : l’identité, la personnalité, etc.

Ceci dit, la discussion publique implique de “se laisser un peu de côté” : il faut mettre en “sourdine” nos sentiments, nos perceptions, nos croyances, nos goûts et nos préférences. C’est plus ou moins naturel et possiblement l’une des raisons pour lesquelles il est plutôt rare d’assister à une discussion rationnelle authentique. Même quand on y arrive, la justification des décisions de la Cour Suprême peut en être un exemple, il peut se produire une forte réaction dans la population parce que les gens ne se reconnaissent pas dans cet échange de raisons ou dans la décision elle-même.

La raison comme “médiateur”

La question qui tue : le complotisme devrait-il être toléré dans le débat public ? A priori, la liberté d’expression commanderait de laisser les adeptes des théories du complot à prendre part au dialogue sociétal. Par contre, en pratique, est-ce imaginable de placer des complotistes et des non-complotistes dans une même salle et espérer qu’il en ressorte quelque chose de positif ?

La liberté d’expression implique que personne ne soit empêché de s’exprimer. Toutefois, la liberté d’expression n’implique pas que ce que chacun dit a de la valeur. Ceci dit, sur le plan pratique, empêchez certains de parler ou certaines idées d’être émises risque de créer de la frustration et d’étirer en longueur les débats. Puis, la démocratie suppose aussi que si la majorité pense quelque chose qui a moins de valeur, c’est quand même cette chose qui devrait être choisie. Sinon, on tombe dans une forme ou une autre de régime politique paternaliste.

Ceci étant, on peut quand même se demander s’il n’est pas préférable de viser plus haut, autrement dit de souhaiter non pas ce qui est populaire, mais ce qui est mieux. Si on ne souhaite pas que ce soit une élite éclairée qui dirige, ce “rehaussement” doit avoir pour origine le peuple lui-même. Aristote, par exemple, malgré tous ses doutes et ses critiques envers la démocratie, pensait tout de même que le peuple assemblé pouvait produire de bonnes décisions. Comment ? Par le dialogue rationnel et en capitalisant sur les forces, inégales et différentes, des participants à la discussion.

La “foi” en la raison ?

Par contre, on ne peut forcer personne à adopter une attitude rationnelle et à s’engager dans une telle démarche. Il faut que ça vienne de chacun. Et l’humilité est la clé, selon moi. Or, cette valeur n’est pas très encouragée dans notre société qui carbure à l’expression, à la démonstration de confiance, à la “réussite”, etc. Il faut admettre notre faillibilité et s’engager à s’en tenir aux meilleurs arguments rationnels disponibles plutôt qu’à ce que l’on croit, souhaite, préfère. Ce n’est pas chose facile, mais c’est possiblement une condition essentielle à résoudre des conflits de manière plus “civilisée”.

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