Chroniques Ôtez-vous de mon soleil ! Le serpent qui se mange la queue

Le serpent qui se mange la queue

Plan pour une économie verte : édulcoré et inadapté

Lors de ma dernière chronique, intitulée :”La menace du climat” (https://journallesoir.ca/2020/10/19/la-menace-du-climat/), je terminais en disant que je reviendrais avec des pistes de solution.



Pour ceux qui n’auraient pas lu le texte, il traitait de la difficulté d’agir de manière significative envers les changements climatiques à cause de notre cerveau de 150 000 ans ! 

L’interrogation à la base de cette chronique était à peu près la suivante : pourquoi l’augmentation de notre connaissance du phénomène ne mène-t-elle pas nécessairement à plus d’actions qui peuvent avoir un impact réel sur celui-ci, notamment pour augmenter nos chances de survie à moyen terme en tant qu’être humain ?

Plutôt que d’y aller avec des solutions précises, je vais donner une première orientation à notre recherche de solutions. 


Devenir contre-intuitif

Selon le neurobiologiste Pier Vincenzo Piazza, il y aurait deux “tendances” importantes dans les cerveaux humains : l’endostatisme et l’exostatisme. La tendance endostatique est un modèle de cerveau pour lequel prime la satisfaction des besoins de base. Par exemple, si vous connaissez quelqu’un qui, la plupart du temps, refuse de manger des friandises, non pas par régime ou par conviction, mais parce que cela ne l’attire tout simplement pas, il est probablement de tendance endostatique.

Quant à la tendance exostatique, elle est basée sur le mécanisme qui nous permet de consommer au-delà de nos besoins de base. Le plaisir y joue un rôle essentiel. Par exemple, même si vous savez que vous serez longtemps sans pouvoir boire de l’eau, vous trouverez tout de même très désagréable de boire 4 ou 5 grands verres d’eau pour faire des réserves. Ajoutez du sucre et une saveur fruitée, vous aurez plus de chance d’accomplir l’exploit ! Certains cerveaux sont très “stimulés” par cette recherche de plaisir et, à l’inverse, trouvent inintéressant ce qui est déjà en leur possession. Si c’est votre cas, vous avez une tendance “exostatique”.

Malheureusement pour nous, l’exostatisme semble plus étendu chez les humains actuels. La société de consommation et de divertissement dans laquelle nous vivons repose d’ailleurs sur l’exostatisme. Par exemple, le niveau d’endettement des ménages est très élevé, les dépotoirs sont pleins, mais la consommation soutenue se poursuit. Les publicitaires utilisent leur génie pour stimuler la curiosité des consommateurs vers leurs produits. Et comment font-ils ? Ils jouent sur le mécanisme exostatique présent dans notre cerveau : ils font miroiter un plaisir afin de stimuler notre besoin de quelque chose dont nous n’avons pas fondamentalement besoin.

Il faut donc se méfier du plaisir. C’est très contre-intuitif puisque nous avons une attirance naturelle envers celui-ci et, à l’inverse, une certaine réticence à la souffrance. Attention : je ne dis pas qu’il faut fuir ou éviter le plaisir. Il faut apprendre à s’en méfier, car beaucoup de nos comportements néfastes s’appuient sur une certaine recherche de plaisir. 

“Ce n’est pas parce que c’est plaisant que cela doit être recherché.” Voilà ce qui pourrait être la maxime de cette première orientation. Les épicuriens et les stoïciens ont mis en garde les humains contre une pure recherche de plaisir, dans un monde qui n’était pas encore menacé d’aucune façon par cette quête. Aujourd’hui, ce n’est plus seulement une mise en garde, mais possiblement une des clés vers notre survie en tant qu’espèce.

Application

Il est très difficile pour les politiciens de promouvoir des mesures qui seraient en proportion du problème. Ces mesures sont impopulaires. Pourquoi ? Parce que la promotion de mesures environnementales devient le théâtre d’une guerre de relations publiques dans laquelle le gouvernement n’est pas forcément le plus puissant des adversaires. Si on image un peu tout cela, dans cette guerre il y a les superpuissances, les multinationales, les puissances intermédiaires, les États, et les petites milices, c’est-à-dire les groupes environnementaux.

Prenons un exemple : le secteur des transports, plus particulièrement celui du transport individuel. Il est plutôt rare qu’une personne ou une famille puisse faire tout ce dont elle a besoin sans utiliser un moyen de transport, souvent l’automobile. Les automobiles représentent une part importante des émissions de gaz à effet de serre. Donc, si on veut avoir des mesures efficaces pour réduire la quantité de CO2 dans l’atmosphère, c’est un secteur incontournable.

Or, c’est un secteur dans lequel il est difficile d’agir puisque ce n’est pas payant politiquement, car l’impact sur les individus est assez direct : limitation des choix du consommateur, coûts plus élevés, taxes régressives, etc. En plus, les véhicules énergivores (VUS et multisegments) sont les véhicules qui offrent la plus grande marge de profits pour les manufacturiers.(1) Les constructeurs vont donc protéger leurs produits, à tout prix.

Le gouvernement va donc être réticent à légiférer fortement ce domaine par peur de ne pas être réélu, les grands constructeurs vont être très agressifs dans leurs publicités et dans leurs offres pour maintenir les ventes de VUS et de multisegments, tandis que les groupes environnementaux vont faire des demandes qui semblent déconnectées et déraisonnables dans leurs offensives de relations publiques. Il ne faut pas s’attendre, dans ce contexte, à ce que les individus se tournent massivement vers les meilleures solutions sur le plan environnemental.

Le Plan pour une économie verte du Gouvernement du Québec illustre bien ce phénomène. Le Bureau du premier ministre a fortement diminué les mesures établies au préalable par le Ministère de l’Environnement, notamment celles liées au transport individuel.(2) Par exemple, le premier ministre a retiré la taxation des véhicules énergivores et a repoussé de 5 ans l’interdiction des véhicules à essence. Il a seulement maintenu le rabais pour l’achat de véhicules électriques et l’installation de bornes de recharge sur le territoire québécois.

Or, comme nous l’avons vu plus tôt, nous sommes plus susceptibles de répondre à l’appel des constructeurs automobiles qu’à celui des environnementalistes. Pourquoi les VUS et les multisegments sont-ils si populaires ? Parce qu’ils sont volumineux, confortables et augmentent le sentiment de sécurité sur la route. En plus, avec le crédit facilité, bien qu’ils soient plus dispendieux à l’achat, les mensualités peuvent être “raisonnables” si on échelonne les paiements sur 6 ou 7 ans. Alors, pourquoi s’en priver ? Parce qu’ils sont polluants ? 

Notre cerveau considère les conséquences immédiates plus fortement que les conséquences à long terme. Ce n’est pas que la personne se fout du CO2 rejeté par son véhicule, mais que l’espace pour partir en vacances, l’espacement des occupants (non négligeable lorsqu’on a des enfants qui s’obstinent lors des longs déplacements) et le sentiment de sécurité lors de la conduite hivernale comptent plus à court terme pour celle-ci. C’est en plus difficile à concevoir que la survie de l’espèce humaine soit menacée d’ici la fin du siècle alors que nous serons fort probablement déjà morts.

Les rabais sur l’achat de véhicules électriques ne peuvent pas être aussi efficaces puisque les véhicules offerts sont plus dispendieux, n’offrent pas les mêmes caractéristiques (moins spacieux, moins d’espace de rangement et n’offrent pas le même sentiment de sécurité pour la conduite hivernale) et demandent de changer ses habitudes de voyagement pour intégrer les temps de recharge de la batterie. Le coût global sur le mode de vie, du moins la perception de celui-ci, est donc très grand comparativement aux avantages qu’offre le véhicule électrique, soit la non-consommation d’essence et son niveau total d’émission de GES.

C’est donc assez facile pour les constructeurs automobiles de vendre des VUS à leurs clients. C’est gagnant-gagnant : ils font des profits et offrent un produit qui répond aux besoins immédiats des consommateurs. Les plaisirs offerts arrivent facilement à obscurcir la volonté de participer à régler le problème des changements climatiques.

“Ce n’est pas parce que c’est plaisant que cela doit être recherché.” Pour nous aider à prendre une meilleure décision, il nous faudrait donc un peu d’aide de la part du législateur et du Gouvernement.  

Références

  1. Jesse Snyder. Crossovers and SUVs fatten profit margins, Autonews, 24-07-2017, https://www.autonews.com/article/20170724/RETAIL01/170729911/crossovers-and-suvs-fatten-profit-margins, consulté le 16-11-2020.
  2. Thomas Gerbet. Le plan vert a été édulcoré par le bureau du premier ministre, Radio-Canada, 15-11-2020, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1749534/pev-economie-verte-legault-charette-environnement-cible-ges, consulté le 16-11-2020.   


Je suis enseignant en philosophie au Cégep de Rimouski. Je me considère comme un vulgarisateur de cette discipline et j'ai à coeur que l'exercice philosophique soit accessible à tous. Je m'intéresse plus particulièrement aux enjeux liés à la citoyenneté, à la démocratie, à l'éducation. Je suis plus un généraliste qu'un spécialiste et j'adore apprendre, explorer l'inconnu. Le fonctionnement du cerveau est pour moi une fascination et j'apprécie énormément les liens que nous pouvons faire dans ce domaine entre la science et la philosophie.

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